— Je suis récompensée par lui des souffrances de ma vie. Il supporte en saint le martyre. Il nous sauve tous…
— Maman ! Il est infirme pour toujours. Tu ne te souviens pas. Tu l’as nourri. C’est toi qui l’as nourri. Tu l’as fait marcher sur ces jambes qui pourrissent. Tu lui as appris à parler. Tu l’as fait lire, avec ces yeux qui ne voient plus. Tu l’as fait écrire avec cette main qu’on lui a coupée. Tu l’as bercé dans tes bras. On vient l’y prendre, on le jette au feu, devant toi. Et tu dis merci !
Élisabeth, d’un pas fiévreux, arpentait l’allée magnifique, bordée d’arbres géants où bourdonnaient les oiseaux, où le frémissement des feuilles versait, dans la brise d’été, une chaude odeur de vie. La voix roulante du canon arrivait par rafales, avec quelques trous de silence où s’entendaient, dans le bâtiment proche, dont les fenêtres étaient ouvertes au soleil, le piétinement officiel et les propos ennuyés des visiteurs. Un matelas plein de sang séchait au bord du sentier.
— Oh ! maman ! maman ! C’est son sang qui est là, peut-être ? Pauvre petit !… Et tout cela dans cette paix, cette lumière. Vois ces fleurs… Comment laisses-tu faire ça ? Il était fait pour vivre, il ne demandait qu’à vivre. Il te demandait à vivre… Et tous ces idiots, tous ces menteurs qui le félicitent, qui lui souhaitent de recommencer ! Ils ne voient donc pas que c’est un enfant, un petit, une pauvre chose en lambeaux… Oh ! Et toi non plus, qui l’as fait…
Elle parlait violemment, elle dit cela comme une insulte.
— Élisabeth ! Ces expressions… je le tiens de Dieu. Il est à lui. Je ne puis que préférer qu’il le sente comme moi à le voir sans foi comme toi. Moi aussi, je souffre dans ma chair, ce sont des souffrances viles. La béatitude de son âme l’empêchera de sentir ses infirmités. Vis-à-vis de Dieu, de son pays, des siens, il a fait son devoir…
Son devoir… L’image de Pierre accourut. Il se promenait quelque part au bord des lacs italiens ou suisses, loin de l’horreur, loin du danger. Et son frère était couché là, mutilé, peut-être aveugle. Élisabeth s’assit lourdement sur un vieux tronc d’arbre abattu qui barrait presque le sentier. Elle avait envie d’aller s’étendre à côté du blessé, de le prendre entre ses bras, de le bercer en disant des mots à voix basse, de tant l’aimer qu’il oubliât dans sa tiédeur la brusque déchéance, l’effroi de vivre hors des vivants. L’autre voyageait… Elle ne le prendrait jamais entre ses bras, l’autre. Il se portait trop bien, il était beaucoup trop beau, il n’avait pas besoin d’elle… S’il avait été là et si elle avait eu une arme, elle aurait coupé sa main, cassé son pied, crevé ses yeux… Elle offrit en secret toute sa chair vierge à son frère, on prendrait son sang pour le lui donner, elle serait la mère de ses os broyés, de ses muscles déchirés, elle le guiderait par la main dans la rue… Elle voulut cela d’un cœur ardent. Elle fut certaine qu’elle voulait cela, qu’elle ferait cela. Elle ne fut pas soulagée…
VI
Deux jours après avoir quitté Lucerne, Pierre Lethievent, la nuit tombée, sortait de la gare de Bologne. Il laissait à la consigne ses quelques paquets. Quand il arrivait dans une ville inconnue, il faisait un tour d’exploration avant de choisir son hôtel. Dans la cour de la gare, des tramways électriques, toutes lampes allumées, l’attendaient. Il monta, parcourut de longues rues étroites que de sombres arcades bordaient de chaque côté. Il n’avait encore à peu près rien vu de l’Italie, où il venait pour la première fois. Il avait voyagé de nuit jusqu’à Milan dont la station misérable, qu’il compara aux gares suisses, le froissa. Il n’avait fait qu’un tour en ville. Le bruit lui fit mal. Rien qu’un regard hâtif au Dôme, horrible pâtisserie blanche, rien qu’une audition forcée des cris nasillards des vendeurs de journaux qui lui semblaient parler patois : « C’est ça l’Italie ? J’aime mieux la Suisse. » L’après-midi avait été torride, dans les plaines lombardes et émiliennes monotones où les moissons, à perte de vue, s’étendaient sous l’air vibrant. Il avait somnolé dans son coin, après sa nuit blanche. Bologne lui sembla morose. Il ne quitta le tram qu’au bout de son trajet, au seuil d’une place illuminée. Et soudain, il fut ébloui.
Par toutes les rues qui menaient à la place, une foule fluait, refluait, ardente et presque silencieuse, sans qu’il y eût aucun événement. Les promeneurs français flânent et baguenaudent, en quête de quelque anecdote, stupides de l’ennui qu’ils éprouvent de ne pas être à leur bureau. Dans les villes du Nord, ils vont d’un pas militaire, là où leur fonction les attend, même quand elle est le plaisir. Ici, ils sortent pour sortir. Ils vont par flots sous les arcades. La place, jusqu’en son milieu, est encombrée de chaises et de tables de café. Les arcs voltaïques y versent une flamme dure, des groupes de chanteurs circulent, s’arrêtent, se groupent, préludent après quelques accords, roulant l’or des voyelles entre les consonnes d’acier. Tout autour, des palais farouches, noirs et droits, qui montent dans la nuit comme une menace de tous les côtés suspendue. Une sombre lueur, au-dessus des créneaux du plus haut d’entre eux, à soixante pieds du sol dallé de la place, lisse et sonnant comme du bronze, éclairait faiblement, avec l’arête rectiligne de son faîte, une grande horloge de fer.