Il sortit. Le jour était de braise ardente. Derrière la ville, un pic de pierre gravissait l’azur dans le feu. Tant de douceur, dans ce lieu terrible… Le contraste le poursuivait. Pas d’eau, pas de feuilles, pas un oiseau, là où le tendre anachorète avait pris pour confidentes l’eau, les feuilles, sifflé pour charmer les oiseaux. Il faillit écraser du pied une vipère qui dormait sur une roche. Quand François l’appelait, la vipère venait aussi. Dante, rouge d’enfer, était l’ami de Giotto, tout nimbé des ailes des anges. Angelico, Masaccio, l’âme ouvrant à la forme, sans en dévoiler le mystère, l’accès du ciel, l’énergie virile tendue à arracher à la forme son plus redoutable secret, venaient ensemble dans l’Église et se heurtaient au parvis. Sforza, Vinci, le plus sauvage instinct, la plus divine intelligence, collaboraient. Raphaël et Buonarotti se rencontraient sur une cime après avoir traversé pour l’atteindre, l’un des prairies pleines de fleurs, l’autre un formidable désert… Sur le petit ermitage de terre, une énorme église de marbre écrasait l’espoir.
Il resta là huit jours, cherchant le sommeil, la paix du cœur, en proie à un délire d’intelligence qui le précipitait sans merci, sans arrêt, des certitudes les plus consolantes aux doutes les plus cruels. Il allait seul par la campagne, sombre de flamme fixe à pic. Quand il trouvait quelque fontaine, il y regardait son visage, dont l’expression violente et volontaire l’exaltait. Il enfonçait son front dans l’eau froide, et, quand il l’en sortait, il s’en allait plein d’une angoisse étrange parce que l’eau froide, agitée, ne lui renvoyait plus de lui qu’une image confuse. Nu-tête alors, il laissait le soleil sécher sa face, et la poussière, de nouveau, poisser ses cheveux mouillés. Ailleurs, on l’eût pris pour un fou. Ici, on le laissait errer à l’aise. Il allait à la Portioncule demander à un Franciscain, tout riant et gazouillant, de lui parler de saint François. L’autre ne se lassait jamais de lui conter la charmante aventure, les dialogues avec les oiseaux, de lui montrer les roses sans épines, de le conduire à un figuier où crissait une cigale, la même qui donnait au saint des conseils. Il vit, dans un tombeau étrusque, des figures grimaçantes, l’innombrable aspect de la mort. Il fut témoin d’une idylle adorable entre un couple de scorpions. Il vit les approches troublantes, les grâces, l’émoi, l’aveu. Quand le mâle eût conquis la joie, la femelle perça son cœur.
VII
Il parcourut Rome à pied, en tous sens. La ville formidable lui apparut comme un sépulcre ancien, partout fissuré par la poussée des plantes. Sous ce couvercle de granit posé sur un désert, la passion, depuis vingt siècles, avait germé trois fois, brisant les arcs cintrés, les pierres cimentées, les voûtes, dans un titanique effort. Les aqueducs qui portaient, à travers la campagne morte, l’eau vivante des sources à la république de fer, l’œuvre de Michel-Ange après, lui semblèrent les symboles mêmes de l’esprit toujours victorieux de l’inertie matérielle. Le combat contre la fatalité et la nature était lisible partout, dans le geste démesuré des colosses de la Sixtine, la dictature de Moïse, les arches gigantesques qui enjambaient les champs de cailloux et les marécages comme les pas irrésistibles de quelque monstre primitif. Encore la guerre. Pourquoi, ayant à vaincre l’immobilité du monde et de la loi, l’homme, entre temps, égorgeait-il celui qui marchait près de lui sur la route, vers le même horizon ? Il ne comprenait pas… Mais un jour qu’il visitait les chambres de Raphaël, il sut pourquoi ce style social reposant sur tant de cadavres, avait creusé dans l’imagination des hommes de si profonds sillons, qu’ils lui obéissaient encore, après deux mille ans. Il vit la fresque d’Héliodore, la Messe de Bolséna, l’arabesque qui lie les gestes, entraîne dans sa courbe sinueuse les bras qui supplient ou menacent, les fronts qui dominent et les visages prosternés, et fait entrer d’un bloc la grâce et la terreur dans l’harmonie vivante d’un esprit. L’homme résiste à l’homme sur la route même qu’ils suivent, parce qu’ils ne vont pas du même pas. L’un fixe la poussière et l’autre la colline ardue, un autre un astre dans le ciel. Que de morts ! Que de ruines ! Des milliers d’assassinés. Rien n’est intact. Les fresques s’écaillent. Les cirques sont éventrés. L’Italie, deux fois, trébuche au moment de toucher le faîte. Qu’importe ? Rien n’aboutit, qui vise à arrêter la loi dans la formule pour toujours. Ce qui est grand, ce n’est pas de fixer la vie, c’est de déployer l’énergie et l’amour qu’il faut pour l’ordonner une minute. Le style est la seule conquête, il brode sur le néant. La vie s’étale, envahit, se nourrit de son propre sang, s’y noie, sans monter ni se définir. Le style l’endigue et la sculpte, haussant chaque fois son niveau. Hors l’Histoire, hors le Poème, tout est fumée, ouate et cendre. Quelque nom qu’on donne à Dieu, fût-ce négation ou doute, il est cruel, s’il est vivant.
Il sortit du palais, poursuivant par les rues et les places le fantôme de son esprit. Comme il advient toutes les fois qu’un renouvellement s’effectue dans l’intelligence, sa pensée redevenait obscure. Tout organisme embryonnaire hésite à s’affirmer. Ce soir de juin, l’ombre même était étouffante. La lourde poussière de Rome, soulevée par le vent du sud, tournoyait. Il alla s’asseoir sur la margelle de marbre de la fontaine de Trèves. Des gamins, pieds nus, y couraient. Quelque fraîcheur venait de ces eaux abondantes, qui faisaient un tumulte clair. L’ombre des palais d’alentour, brassée par les masses liquides que versent sans arrêt les vasques et les conques de bronze, y roulait en volumes pourpres. Les yeux de Pierre erraient, sans voir. Cependant, comme ils s’étaient fixés sur une écorce d’orange qui flottait, tantôt noyée dans les remous, tantôt poussée par un courant et voguant droit comme une barque, ils la suivirent jusqu’à l’autre bord, en face de lui. Une ombrelle blanche essayait de l’attirer contre la berge. Il remonta jusqu’à la main, jusqu’au bras nu. Une femme en toilette claire était penchée sur l’eau rouge. Sa grande silhouette y dansait. Il eut, il ne sut pas pourquoi, une étreinte légère au cœur. Il fit le tour de la fontaine. Près d’elle, toujours penchée, un grand chapeau de feutre clair lui dissimulant le visage, il se courba en deux sur la margelle, saisit l’écorce au vol, la lui tendit, pendant qu’elle se dressait en riant. Clotilde Esperandieu, plus belle qu’il ne l’avait jamais vue, était devant lui.
Elle ne sembla pas surprise qu’il fût là. Elle lui expliqua qu’elle était arrivée à Rome depuis quelques jours et qu’elle l’y cherchait un peu. Elle n’était pas retournée en France avec son père et sa sœur. Elle avait eu du chagrin de céder à leurs instances, se rendant compte pourtant que deux femmes suffisaient autour d’un blessé, ayant d’ailleurs besoin de bouger, de changer, de voir, d’échapper à elle-même. Elle avait suivi, depuis Lucerne, à peu près le même chemin que lui. Elle était restée quinze jours à Milan et à Florence. Une semaine plus tôt, à Assise, elle avait lu le nom de Pierre sur le registre d’un hôtel. On lui avait appris qu’il était parti pour Rome. Elle s’attendait à l’y voir.
Georges ? Il avait un bras de moins. On essayait de sauver l’autre. Pour ses yeux, on ne savait pas encore. On avait été obligé de lui couper la jambe droite, que la gangrène prenait. Sa vie n’était plus en danger. Mme Chambrun, Élisabeth, étaient encore près de lui. Elles habitaient chez un paysan, dans le village voisin… Richard ? Il était toujours en mission, ses nouvelles se faisaient plus rares. Quand elle dit son nom, sa voix s’étrangla, elle eut une contraction des artères, elle pâlit.
Pierre la regardait, tandis qu’elle expliquait ces choses. Le souci, l’insomnie, l’énervement de l’attente embellissaient encore la merveilleuse créature. Ses paupières étaient meurtries. Le ton d’or de la peau devenait plus égal, mat et mâché, comme une pêche mûre. L’œil gris, sous la pénombre du chapeau, s’allumait de flammes sombres que voilaient d’ombres transparentes les lueurs des cheveux cuivrés. Une robe de tussor la sculptait comme une draperie, portant, sur la ceinture haute, les seins libres de tout corset. L’échancrure du corsage découvrait leur globe naissant, chaque spasme du cœur en accusait la courbe, gonflait d’ondes musculaires le cou. Sous la nuque, qu’elle inclinait, des frisures puissantes se tordaient, emperlées à la base de gouttelettes de sueur. Pas de gants, pas de bagues. L’alliance seule, chaude sur la grande main pâle. Les bras lourds étaient nus jusqu’au-dessus du coude. Une odeur profonde montait d’elle, une odeur de fruit et de pain.
Ils marchaient côte à côte. La liberté de la rue italienne les mettait en amitié. Elle attendait visiblement qu’il lui parlât d’Élisabeth. A deux ou trois reprises, elle avait prononcé son nom, glissant chaque fois un regard vers le jeune homme qui, chaque fois, avait eu une contraction de la bouche, un froncement du sourcil. Il vit qu’il pouvait tout lui dire. Et il se décida, vida son cœur. Elle écoutait avec une sorte d’ivresse. Une souffrance analogue à la nôtre n’est pas un soulagement, c’est une volupté pour nous. Tout ce qui met en communion délivre. Deux êtres se mêlent. L’espérance et la force les soulèvent en même temps.
— Pierre, il faut vous réconcilier. Il faut qu’Élisabeth soit votre femme.