— Je le veux, Clotilde. Elle m’aime, et je l’adore.

— Alors ?

— J’ai vaincu mon orgueil. Je le lui ai dit à Lucerne. Je le lui ai écrit depuis cinq ou six fois. Elle ne répond pas. C’est son orgueil qu’il faut vaincre, et vous m’aiderez.

— Je vous aiderai. Il faut qu’elle soit votre femme. Je ne veux pas qu’elle reste fille. Et c’est vous qu’elle aime. Elle n’épousera que vous. Si vous la quittez, elle meurt à la vie. Elle ne sait pas ce qu’est l’amour. Elle souffre, parce qu’elle vous aime. Mais aimer, ce n’est pas savoir ce qu’est l’amour. Elle ignore l’amour. Si elle savait ce qu’est l’amour ! » Elle avançait comme un navire, déployant les épaules, balançant le buste, avec une démarche ondoyante d’une telle noblesse que Pierre s’effaçait à tout instant pour la laisser passer devant lui dans la cohue et admirer ses mouvements.

— Pierre, songez à la vie d’une femme qui n’a jamais connu l’amour. La vie n’a pas d’autre but que l’amour. On vit une seule fois, une seule ! Et il y a des êtres qui traversent cette unique aventure sans pénétrer son unique mystère ! C’est horrible. Avez-vous jamais songé à quel point c’est horrible ? Une plante sur un caillou, quand autour c’est l’eau, c’est la terre ! Une cloche de verre au-dessus, quand au delà c’est la lumière et l’air ! Se dessécher, brûler ses cendres même… Et on a divinisé la vierge !… » On eût dit une déesse irritée. Elle marchait à grands pas. Sa face s’empourprait de sang, elle secouait ses épaules, sa poitrine dure tremblait.

Pierre n’avait jamais vu si loin. Il n’avait jamais essayé de voir si loin. Il trouvait que la femme vierge représentait une valeur sociale médiocre, et peut-être là seulement se trompait-il. Le charme des vieilles légendes et l’égoïsme masculin lui avaient toujours masqué la monstruosité du phénomène. Il vit passer dans sa mémoire des êtres racornis, d’aigres silhouettes, entendit des propos de vinaigre et de fiel. Ce seul corps étranger dans l’universel échange ! Cette aride solitude au centre du monde vivant ! Il gémit. Élisabeth lui était apparue, à Lucerne, déjà flétrie, faute de l’espoir confus de subir son embrassement. L’attente de l’amour suffisait à charger les femmes de lumière, à les emplir de sucs et de chaleur. Il vit cette descente épouvantable dans la nuit, d’un être sorti de la nuit et traversant le jour unique, aveugle de tous ses sens. Il se sentit prêt aux plus pénibles sacrifices, même celui de ses idées, pour tenter d’empêcher cela. Et comme il aimait, ce lui fut très facile. Un attendrissement puissant lui fit saisir la belle main qui, près de lui, avec des gestes admirables, objurguait, maudissait, caressait l’espace. Il la baisa longuement, dans la rue, devant les passants jaloux et charmés. Clotilde lui sourit, les lèvres encore tremblantes. Le pacte était conclu.

Ils se virent tous les jours. A chaque fois, ils s’attendaient avec une fièvre croissante. Ils étaient atteints tous deux du vertige des confidences qui jette au-devant l’un de l’autre l’homme et la femme inassouvis. Chacun d’eux recherchait la volupté poignante de découvrir dans l’autre le drame et les circonstances du drame qui étaient en lui. Ils se faisaient de ces aveux qu’on ose à peine dans l’alcôve. Leurs deux ardeurs, depuis tant de mois refoulées, jaillissaient d’eux comme des flammes, qui léchaient l’autre et le laissaient haletant. Une tierce présence, quelle qu’elle fût, les gênait. Dans un lieu public, ils se parlaient à voix basse, sans cesser de se regarder. Ils promenaient leur innocence dans les ruines, dans les musées, dans les églises, dans les sombres jardins de lauriers et de buis qui ceignent la ville funèbre d’une couronne de deuil. Des cygnes blancs y glissent sur l’eau morte à l’ombre des pins parasols. Des cyprès s’élancent, noirs et purs. Il y a des bancs de marbre blond sous l’ombre des roses, dont l’odeur est mortelle, les jours d’été.

Un jour — ils s’étaient rencontrés deux semaines auparavant — ils allèrent voir Michel-Ange. Clotilde ne le connaissait pas. Pierre n’avait pas mis les pieds à la Sixtine depuis l’heure même qui suivit son arrivée dans la ville. La formidable symphonie les transporta. Deux heures durant, ils circulèrent sous la foudre. Ils étaient presque seuls, seuls à certains moments. Il lui prenait la main, le bras, il la saisissait aux épaules pour l’entraîner dans son admiration. Le tonnerre roulait sans cesse. Le drame de la création ouvrait, fermait, obscurcissait, illuminait les cieux. La couleur unanime, rousse et argentée de la composition géante, faisait ruisseler sur la voûte comme une poussière d’étoiles. Ils assistaient aux premiers jours. Dieu volait au milieu des astres. La voix des prophètes tonnait. Toute nue, l’humanité désespérée avait beau travailler le sol, tendre aux petits ses mamelles gonflées, le déluge déferlait sur elle. La rame de Caron frappait, Abraham levait le couteau sur son fils, et les femmes sciaient la tête des héros. « Voyez, Clotilde ! Dieu rôde dans la création, cherchant un mauvais coup à faire. » Ils s’étaient arrêtés au-dessous du drame central, quand le talon de Dieu broie l’innocence de l’homme. « Voyez, voyez, Clotilde ! Voyez l’ange, celui qui chasse Adam et Ève du jardin. Michel-Ange a refait la Genèse. L’ange sort de l’arbre même, il est l’une des têtes du serpent. La tragédie est dans l’innocence elle-même, la connaissance peut refaire l’ingénuité. L’homme ne sortira pas de ce cercle. Il est fermé comme l’orbite des planètes. L’homme souffre dès qu’il apprend, dès qu’il apprend il crée, dès qu’il crée il jette dans le monde un mode nouveau de sentir, un mode nouveau de souffrir, un mode nouveau de créer. Il saigne, et le germe futur naît dans la blessure même. L’homme est un monstre sublime qui marche, son sang aux genoux, vers une destinée qu’il ignore, et qui fuit toujours… »

Clotilde était pâle. Elle serrait avec violence la main qui serrait sa main.

— Toujours, toujours l’amour, dit-elle. Pourquoi est-il la tragédie centrale, pourquoi la Bible et Michel-Ange l’ont-ils choisi pour incarner le symbole de la vie même ? Tout tourne autour de lui dans cette voûte. Il est partout.