— Lui et la guerre. Voyez, de la Création au Jugement, le carnage règne ! Le Christianisme, lancé contre l’amour et la violence, a redoublé la violence et l’amour. L’amour, la guerre. Supprimez l’un. L’autre s’éteint. Et la mort règne. Clotilde, dites-moi pourquoi la guerre étant la fille de l’amour, c’est-à-dire de la femme, la femme est presque toujours, dans le monde, la plus acharnée contre la guerre. Tout n’est que contradiction.
Ils se turent. Ils se tenaient toujours la main, allant de long en large et levant parfois la tête en silence vers le plus haut poème humain… Pierre, le premier, s’arrêta. Et il parla à voix presque basse, avec l’innocence terrible de l’homme revenu aux portes de l’Éden :
— Clotilde, il n’y a que l’amour. Le drame guerrier n’est rien à côté du drame de l’amour. L’action, la pensée, la guerre elle-même, tout n’est que procédé imaginé par l’homme errant dans sa propre solitude pour donner le change à l’amour. L’amour, c’est l’art. L’art complet. Il est musique, par la voix, par les inflexions et les timbres de la voix, par les murmures, les cris, les chants, par les sanglots, par les pas qui approchent, par les gémissements et les rires de la possession. Il est poésie par le souvenir et l’attente, et l’enthousiasme et la fièvre, et la souffrance, les regards intérieurs qu’il ouvre, les paysages qu’il évoque, les paysages profonds du monde imaginaire et la germination des fleurs et des ronces dès qu’il apparaît. Il est architecture par la majesté et la logique de sa taille et de sa structure, le monument dont il emplit un horizon qui s’absorbe en lui tout entier, accourt de toutes parts pour définir ses relations avec les maisons, les routes, les arbres, la mer, le ciel. Il est sculpture par les profils essentiels qu’il dessine dans l’espace, le torse, le cou, les bras, les jambes, le crâne, les plans qui arrêtent, modèlent, modulent, subtilisent le désir. Il est peinture par la lumière qui l’épouse, les passages secrets qui la distribuent et la nuancent, les reflets et les ombres que le jour et le soir combinent avec les forces intérieures et les mouvements, le sang qui flue ou se retire, le mystère, dans la pénombre, d’un œil qui luit, des cheveux qui tordent leurs lueurs où saigne une fleur écarlate, les tons fauves ou pâles de la chair dont la demi-clarté ondule, les ombres chaudes qui s’amassent aux centres de la volupté. Il est danse. Il n’avance jamais qu’en secouant dans ses deux poings des myrtes ensanglantés. Il est danse. Voyez sa démarche, voyez la poitrine dressée, le balancement des reins, l’émoi, l’orgueil, l’enivrement du geste, la gorge qui se gonfle, la chevelure secouée, la bouche tremblante, la lente ondulation du ventre aux moments les plus sacrés… Pardon, je bafouille… Tout cela ne s’exprime pas. Cela se vit. Rien de cela n’est séparé. Danse, architecture, peinture, poésie, sculpture, musique se pénètrent dans l’amour même par des lignes, des passages, des mouvements qu’on ne voit pas. L’amour est tout cela ensemble chaque fois que nous le rencontrons. Le son de la voix et du pas dansent, même quand on n’entend ni la voix, ni le pas. L’amour danse, même immobile. Il chante et pleure, même muet. Même dans la nuit absolue, il se colore et se construit. Il élève le plus vulgaire aux plus grandes hauteurs lyriques… Il est l’art lui-même, vous dis-je. L’artiste, c’est celui à qui l’amour manque ou plutôt l’image inouïe qu’il s’est faite de l’amour et qu’il poursuit ou complète avec l’arme qu’il trouve en lui, la forme, la couleur, le son, le volume, le mouvement… Si Michel-Ange avait rencontré sur sa route une femme capable de réaliser la sculpture, l’architecture, la peinture, la poésie, la musique et la danse en des images fuyantes et sans cesse renouvelées qu’il eût saisies chaque jour imparfaitement en elle, sa solitude eût été si peuplée qu’il n’aurait pas créé. Il n’en aurait pas eu besoin… Mais peut-être n’y a-t-il pas de femme aussi puissante que cela ? Peut-être y a-t-il des artistes assez puissants pour vaincre même une femme aussi puissante que cela ?
Pendant qu’il disait ces choses, ils étaient sortis du palais. Ils se trouvaient de nouveau dans la rue, la rue ardente d’Italie, silencieuse presque, où il n’y a pas de trottoirs, où le flot roule sur les dalles, et là ils se sentaient tout à fait seuls. Ils se tenaient encore par la main. Plus tard, ils se souvinrent qu’ils avaient croisé un régiment — la guerre venait d’éclater entre l’Italie et l’Autriche — , que la foule jetait des fleurs, qu’il y avait des fleurs et des feuilles dans le canon des fusils. Pierre avait parlé, à voix haute, comme à lui-même :
— Ce peuple est passion, tout entier. Il définit la vie même. Sans lui, on ne comprendrait rien. On le dit peu militaire. C’est possible. Pourtant il se bat. C’est qu’il est passion. C’est qu’il porte en lui la guerre, même quand il ne l’aime pas, même quand il ne la veut pas, même quand il ne la fait pas.
Ils avaient suivi les rives du Tibre, traversé le Monte-Citorio, gagné la place Colonna. Devant la colonne Trajane que dorait la lumière déclinante, une jeune femme chantait. Ils s’arrêtèrent, toujours se tenant par la main. Elle chantait une chanson d’amour, banale probablement, mais ils ne le surent pas. Elle était presque immobile, les bras pendants. Son visage, osseux, accentué, était levé, le menton en avant, pour que la voix sortît plus forte. Elle était profonde, cette voix, très pure, avec des accents dramatiques, des déchirements rauques, de larges ondes frémissantes qui semblaient une eau souterraine émergeant d’une terre en feu. La lumière du soir sculptait d’ombres et de lueurs le masque tragique. La bouche s’ouvrait toute noire, les joues, le front luisaient comme un marbre caressé de flamme, les yeux sombres brûlaient au fond des orbites immenses dont les ténèbres noyaient les bords.
— Voyez, Clotilde ! Tout le malheur, toute la grandeur de l’homme éclatent dans ces traits. L’âme qui est au-dedans épouse la lumière au niveau des plans solides et des creux où l’obscurité s’accumule. Que de meurtres, que d’amours, que de sacrifices, que d’énergies intransigeantes, que d’orgueil, que d’épouvantes maternelles les hommes n’ont-ils pas entassés depuis cent mille ans pour que deux promeneurs puissent saisir, sur les traits d’une chanteuse, l’union indissoluble de la tragédie et de l’art… Nous sommes d’accord avec elle. Nous sommes faits des mêmes drames qu’elle. Elle et nous justifions la guerre. Les clartés et les ombres de son visage sont dans nos cœurs et le sien…
Ils l’écoutèrent jusqu’au bout, serrés l’un contre l’autre. La foule gardait le silence. La voix ardente, venue des profondeurs les plus lointaines de l’humanité disparue, précipitait l’humanité présente dans l’aventure impérissable. Elle vivait passionnément l’immortalité fraternelle de la souffrance et de l’espoir.
Sans le savoir, sans mot dire, ils montèrent jusque chez Pierre, qui habitait près de là. Clotilde se laissa tomber sur un fauteuil. Pierre était debout devant elle. Elle haletait. Il voyait battre sa poitrine. Son buste était renversé, sa tête s’appuyait sur le dossier du fauteuil. Elle avait jeté son chapeau. Ses cheveux entouraient sa tête d’obscures lueurs enlacées. Ses paupières étaient closes. Sa bouche, où le bord des dents luisait, était entr’ouverte et tremblait un peu. Ses deux bras nus s’abandonnaient, les mains ouvertes, la paume en l’air, reposant sur les genoux. Il ne sut pas qu’il s’agenouillait devant elle, posait sa bouche sur ses mains. Elle ne sut pas que ses mains l’attiraient vers sa bouche à elle, qui restait entr’ouverte. Elle ne releva pas ses paupières et sa tête ne bougea pas. Ils étaient innocents. Il la prit dans ses bras. Il l’emporta avec une force héroïque. Il ouvrit les yeux pour la voir. La bouche était toujours béante, mais crispée, les narines dilatées, les paupières bleues, les muscles fiers du cou tendus. Elle gémissait faiblement. Des larmes coulaient sur le visage auguste, et la houle des pleurs et la houle du plaisir roulaient ensemble dans le torse qui ondulait comme la mer.