— Vous êtes libre, chauffeur ?

— Non, je suis marié.

— Vous dites ?

— Vous me demandez si je suis libre. Je vous réponds : je suis marié. Voilà mon alliance.

Et il mit sa voiture en marche, en ricanant. Pierre, furieux, bondit sur le marchepied de la voiture, ses deux valises et son manteau sous les deux bras, et s’y tint en équilibre, vaguement accroché d’un doigt à la portière. L’autre filait à toute allure, faisant de violents zigzags, rasant les trottoirs, les réverbères, frôlant les quelques voitures qui venaient en sens inverse, pour tenter de tamponner son voyageur. Pierre eut peur. Mais une rage violente le crispait. Il injuriait et menaçait la brute, qui ne disait rien. Elle aussi avait peur, sans doute. Elle ne savait pas ce qu’allait faire cet homme qui était là, dans l’ombre, cramponné à ses flancs. La voiture volait, virait aux croisements sans ralentir, festonnait, passait sur des tas de pavés, sautait en cahotant dans les trous et les ornières. Pour ne pas rester à sa merci, Pierre se décida soudain, jeta ses colis au hasard, fit un saut dans la nuit, roula sur du gravier pointu, resta un moment étourdi, se releva en sang, les coudes, les mains, les genoux cuisants, pleins de poussière poisseuse, comme ivre, le cœur bondissant…

Telle fut sa seconde étape dans la voie de la connaissance.

IX

Mais pour ce qui est de la troisième étape, voici…

Un mur de feu, à cinq cents mètres. Un mur, surmonté et crevé de grands panaches noirs ou sulfureux qui tourbillonnent. Des bruits géants, comme si des millions de planches, en tas, et de très haut, étaient jetées sur un brasier. Derrière ce mur, rien n’apparaît. Au-devant, une ligne rousse, d’où la flamme et la fumée montent, faisant un autre mur, ou plutôt comme une vague près du sol, poussée par le vent vers le sud. Le ciel est pâle, un peu verdâtre, avec quelques bandes étroites de nuages argentés que le soleil, encore sous l’horizon, frange de rose vif. De nombreux aéroplanes, dont les parties de métal brillent, tournent très haut. Au-dessus des hommes tapis dans la tranchée de départ, un orage de piaulements, de sifflements, de râles, de souffles circule, qu’un fracas métallique immense, ponctué de déchirements et d’éclats accompagne… C’est comme une usine monstrueuse, invisible, l’espace de Dieu conquis par l’homme pour y lancer sa foudre à lui. Pas un vivant n’apparaît.

Pierre est très calme. A peine une oppression légère. C’est la première fois qu’il va sortir. Tous, autour de lui, sont muets. Un homme, appuyé du dos au talus, son fusil debout contre lui, relit de vieilles lettres. Un autre regarde une photographie d’enfant. Un autre a le front dans ses mains, on ne voit pas son visage. La plupart sont sans expression, comme indifférents. Quelques-uns sont très pâles. Il y en a un qui boit longuement, le goulot du bidon aux lèvres. Il y en a un qui pleure sans faire de bruit… Pierre regarde un officier qui tient sa montre et vient de dire à voix haute, avec un coup d’œil circulaire, qu’on n’a plus qu’une minute à rester là.