Il courut ouvrir les rideaux, derrière qui les croisées ouvertes lui montrèrent de nouveau le paysage immortel, les grandes façades rigides, la colonne triomphale, les collines amères où le noir feuillage poussait. Clotilde peuplait ce paysage, et soudain il la vit partout. Un spasme le terrassa. Il s’écroula sur le fauteuil où elle était tombée la veille, et s’en souvint. Il se courba, les coudes aux genoux, roulant sa tête entre ses mains. Et le cercle de la torture recommença à tourner. Jusqu’à ce qu’il fût arrivé au point où Élisabeth lui était apparue et où l’idée de la fuite vers la guerre avait surgi.

Il sentit qu’il devait accrocher à ce projet sa résistance. Et il commença par s’interdire de discuter les idées qui le délivraient. Il se dit : « Je suis riche. Je voyage. J’apprends. De pauvres gens tombent chaque jour par milliers pour protéger ma richesse, pour couvrir mon voyage, pour accroître mon savoir. Et parmi ces jeunes gens, le frère… » Il eut un spasme, il pensa vite, pour ne pas s’y arrêter. « Pendant qu’un ami meurt, peut-être, je prends sa femme, et s’il n’est pas mort après la guerre, je lui serrerai la main, s’il consent à prendre la mienne. » Encore une image cruelle qu’il repoussa. « Ma fiancée me méprise. Si elle savait ce qui s’est passé ici, je la dégoûterais. Et quand elle veille son frère, elle doit me haïr. » Il chercha autre chose. « Tout le monde est stupide, tout le monde ergote sur les aspects et les prétextes de la guerre, nul ne la regarde fixement. Le sentimentalisme imbécile et féroce du patriote m’écœure. Le simplisme puéril du pacifiste m’exaspère. Nul ne voit qu’un monde naît, qu’il faut aider à le faire naître, par n’importe quel moyen, pourvu qu’il naisse… Les accoucheurs emploient le fer… » Il s’en voulut de l’argument physiologique. Il chercha de nouveau : « Que faisait Chambrun à Lucerne avec les hommes en chapeau vert ? Des affaires ?… Il paraissait bien peu pressé que la guerre cessât. Il mange la chair de son fils. Et il engraisse. Moi, je veux que ça finisse. Mais la guerre peut-elle finir autrement que par la guerre ? Chambrun l’allonge. Le pacifiste aussi. Si j’accrois la force d’un groupe, la force de l’autre décroît, la guerre s’abrège… Je pars !… »

Il se leva, il se mit à sa toilette. De temps à autre, un élancement douloureux l’arrêtait, fixait son esprit. Et parfois il devait s’asseoir pour souffrir plus à son aise. A un moment il se dit que Clotilde, qui était partie dans la nuit sans dire quand elle reviendrait, pouvait entrer d’une minute à l’autre. La lutte, alors, prit une forme nouvelle. Il faisait durer sa toilette, ou la pressait. Comme il allait l’achever, il eut un remous violent dans les veines. Des bruits de pas, des bruits de jupes s’arrêtaient devant chez lui. On frappait. Il courut ouvrir, bouleversé. Ce n’était qu’une lettre.

Il reconnut l’écriture, et son émoi changea d’objet. Élisabeth lui écrivait. L’enveloppe portait l’adresse même de l’hôtel. Il sut ainsi qu’elle répondait aux lettres que Clotilde et lui-même lui écrivaient depuis quinze jours…

« Mon Pierre, pardonne-moi. C’est toi qui as raison. Je t’adore. Georges n’a plus de bras. Il n’a plus qu’une jambe. Il est aveugle pour toujours. Voilà ce que la guerre a fait de ce petit. Il paraît que la guerre a pour but d’assurer aux enfants une vie heureuse et ce sont précisément les enfants qu’on livre à la guerre. Explique-moi cela, mon Pierre, toi qui sais tout.

« Tu as raison. Je ne sais comment j’ai pu vivre ainsi près d’un an à la porte de l’abattoir, sans en sentir l’odeur. La machine à tuer arrive. On lui jette de la chair fraîche. Et c’est nous, les sœurs, les fiancées, les femmes, les mères même, qui la lui jetons. C’est ignoble. Je ne veux plus. Comment ai-je pu le vouloir ? Il faut donc que ce soit notre chair à nous, celle qui est plus à nous que la nôtre, celle du frère, du mari, du fils, pour que nous comprenions ? J’ai compris, tout d’un coup. J’ai compris quand je l’ai vu sans bras, sans yeux. J’en avais vu mille autres avant. Mais ça n’était pas lui. Je ne croyais pas que ce qui arrivait aux autres pût lui arriver à lui. Et ça lui est arrivé !

« Il est là, près de moi. Il ne dit rien. Sa tête est renversée en arrière, comme s’il cherchait le jour. Il faut le lever, il faut le coucher. Il faut l’habiller. Il faut le faire manger bouchée par bouchée, et comme il ne voit pas la cuillère, la fourchette, lui dire d’ouvrir la bouche. Il faut le promener, et comme le moignon de la cuisse n’est pas encore fermé, qu’il n’a pas de pilon, qu’il ne peut se servir de béquilles, puisqu’il n’a plus de mains, le pousser dans une voiture. Il faut le porter aux cabinets, venir l’y reprendre. Je ne puis te dire, mon Pierre. Lui ne parle presque pas. On ne sait pas ce qu’il pense au fond. Quelquefois il me demande, ou à maman, de mettre notre visage sur sa bouche, et il nous embrasse. Quelquefois, il me dit de me mettre contre lui et il pose sa tête sur mon épaule, et les moignons de ses bras remuent, comme s’il voulait me serrer. C’est affreux, c’est affreux, mon Pierre ! Et je ne veux pas pleurer, j’essaie d’être gaie, pour lui. Mais j’ai peur de l’être trop et que cela l’attriste. Et maman remercie le ciel.

« Mon Pierre, reste où tu es. J’irais t’y rejoindre, si je n’avais mon frère, mon enfant infirme, à soigner. Mais un jour, la guerre finie, nous pourrons tous nous réunir. Reste où tu es. Je ne veux pas qu’on fasse de toi ce qu’on a fait de lui. Tu as raison. Tu montres plus de courage en refusant de te laisser tuer ou mutiler pour célébrer le culte d’une idole qu’en consentant à te battre pour assurer le règne de ses prêtres. Reste où tu es. Apprends, grandis, améliore-toi par la lutte intérieure et l’apostolat pour la paix. Je t’adore. J’ai reçu toutes tes lettres. Si je n’y ai pas encore répondu, accuses-en ma vanité. Mes yeux ne se sont pas ouverts d’un coup, je t’en ai voulu d’avoir raison. Pourtant, je souffrais de ne pas répondre. Et maintenant, je veux t’écrire tous les jours. Je serais la plus heureuse des femmes qui sont sur la terre — ceci n’est pas difficile, hélas ! — si Georges n’était pas crucifié. Pourtant, j’ai honte de le dire, je suis moins malheureuse qu’avant, puisque je t’ai reconquis. Je sais que tu me pardonneras ce que je te dis là. Tu es trop humain pour ne pas en sentir l’humanité. Je souffre, mais je suis heureuse. L’amour est le plus fort, vois-tu, et je le savais bien. Même si ce qui est arrivé n’avait pas changé mes idées, je sentais que nous nous retrouverions, que je serais ta femme. L’amour est le plus fort. Je t’aime. »

Pierre jeta un regard sur la ville. Dans les ruines, les jardins, près des fontaines, là où se promenait dix minutes avant le fantôme de Clotilde, il vit celui d’Élisabeth. Une joie puissante le rendit soudain à lui-même. Mais comme il goûtait cette joie et en cherchait la cause, il sentit tout de suite que cette joie ne vivrait pas s’il revoyait Clotilde, s’il ne partait à l’instant. Il sentit qu’il ne retrouverait Élisabeth qu’à condition de lui désobéir, d’aller prendre part à la guerre. En cultivant son angoisse, il exaspérerait son amour. S’il restait, au contraire, Élisabeth serait trop calme et Clotilde trop proche… Pas une minute il ne voulut discuter les idées mêmes de la lettre. Il ne savait pas au juste si elles étaient encore les siennes, il réservait cette question. Pour le salut et le bonheur futur de tous, il fallait qu’il allât se battre. Il partirait donc tout de suite, avant que Clotilde ne vînt.

Il partit tout de suite. De la gare même, après une lutte courte, mais très dure, il écrivit à Clotilde un mot :

Je vais en France, me battre. Élisabeth m’écrit. Elle m’aime. Si je vis, vous serez ma sœur, Clotilde. Pardonnez-moi. Je vous respecte infiniment…

Comme il n’y avait pas de train, il passa la journée dans un café, en face, jusqu’à l’heure du départ. Le lendemain soir, il arrivait à Paris…

Il ne reconnut pas la ville. Des trottoirs nus, s’enfonçant dans l’obscurité. Quelques lueurs clignotantes. Ni passants, ni voitures. C’était sinistre. On eût dit une cité crispée dans l’horreur de l’attente des foules qui ne seraient plus. Il erra autour de la gare, ses valises à la main. Rue de Lyon, il vit un taxi, rangé le long du trottoir, ses deux lanternes éteintes. Le chauffeur était sur son siège.