« Je t’aime, je t’aime. Et c’est au moment même où je t’ai reconquis sur moi qu’on t’envoie au massacre ! Je ne veux pas qu’on te tue, je ne veux pas. Écoute. Je ferai tout. Je te cacherai… Je te trouverai un moyen de gagner la Suisse, l’Espagne. Oh ! dis oui ! Je veux être heureuse. Je veux que tu sois heureux. Je me moque de la patrie. Je me moque de l’humanité, et de tout et de tout, sauf de toi et de moi… »
La lettre lui fit oublier le spectacle de tout à l’heure. Il songea aux combats anciens entre eux deux et contre lui-même. Il s’avoua que sa conscience était plus paisible qu’alors. « Je risque la mort, soit. Mais je souffre moins qu’en Italie, ou en Suisse. Est-ce parce que j’ai retrouvé Élisabeth ? Non. Avec Clotilde, le drame est rentré dans mes sens. Mais cela, c’est indépendant de la guerre. Je serais à leur côté que le drame serait pire. Oui, ma chair souffre. Mais pas ma conscience. Je comprends, j’accepte de la vie bien des choses que je voulais en retrancher. J’ai tué pourtant. J’ai tué. Ai-je tué ? Et mon orgueil ! Hier, je le mettais à refuser de tuer, de me laisser tuer pour des choses auxquelles je ne crois plus. Aujourd’hui, je n’y crois pas davantage. Peut-être moins. Pourtant, j’ai tué pour ces choses, j’ai risqué d’être tué. Et mon orgueil est plus tranquille. C’est idiot. Je suis fier d’avoir été brave, et je ne savais pas ce que je faisais. J’ai été brave. On me l’a dit. J’ai sauté le premier dans la tranchée boche. Oh ! ce mot, voilà que je le dis aussi ! La communion dans le meurtre est-elle donc plus humaine que la solitude dans la justice ? Je suis moins seul. Je souffre moins. Et d’ailleurs, en me révoltant, étais-je juste ? Ne suis-je pas plus juste en acceptant ma part ? Ma part de vie ? Ma part de risques ? J’ai vaincu la conscience. J’ai vaincu la peur. Hier j’étais inconscient. N’est-ce pas vaincre la mort ? Que penser ? Je ne sais plus… La conscience, la mort ? Des mots. Je puis donc risquer la mort pour porter un bout de ruban à gauche de la poitrine ? Moi ! »
Il s’était couché sur sa paille. Près de lui, la plupart dormaient. Un seul nettoyait son fusil, sans mot dire. Un autre inventoriait le contenu de sa musette, et rangeait sur une caisse défoncée une croûte de pain, quelques bouts de ficelle, deux enveloppes froissées, un dé à coudre, un morceau de crayon épointé, un paquet de tabac vide. Quelques-uns parlaient de leur misère, montraient le poing à l’invisible, appelaient la révolution. Pierre, qui venait de se trouver si pauvre, se sentit pour eux plein de tendresse et de dédain. Toujours le mythe ! Il avait cru qu’on se délivrait des idoles, maintenant il en doutait. Quand l’idole est en poussière, nous ramassons cette poussière pour modeler avec ivresse l’autre idole qui naît de nous. La forme future de Dieu n’est jamais ce que nous pensons. Chacun de nous travaille son morceau d’airain pour que la statue soit à sa taille, lui parle sa langue à lui, le protège contre tous les périls de vivre, lui donne son pain quotidien. Dressée, elle est énorme, nul ne la voit d’ensemble, elle est froide, insensible, inféconde et ne parle pas… Nous la lions d’un câble, nous tirons, et elle nous tombe dessus.
X
Ils étaient dans une salle d’hôpital, où quatre ou cinq officiers blessés lisaient, calés sur leur couchette, des magazines et des romans. Richard Esperandieu, la jambe gauche dans un plâtre, souriait à Pierre, qui venait d’entrer. Il l’avait toujours regardé comme un personnage un peu trop compliqué pour lui, mais sympathique. Il avait appris avec plaisir son retour en France et ses exploits. Pierre était devant lui, dans sa tenue déjà austère de sous-lieutenant de chasseurs. Il avait bien pâli devant la main tendue où ses doigts tremblaient encore. Mais l’étreinte était forte et le regard peu scrutateur. Pierre essayait d’y fixer le sien, mais il ne savait pas si les élancements qu’il avait sous le sein gauche lui venaient de sa brusque honte devant la face de cet homme ou de l’absence de Clotilde, qu’il souhaitait depuis deux jours et redoutait de trouver là. Jamais elle ne lui avait écrit. Jamais il n’avait eu directement de ses nouvelles. Peut-être pour cela, depuis plus d’une année, dans sa chasteté militaire, le poursuivait-elle encore ? Il n’y avait pas de solution, puisqu’elle serait sa sœur et que Richard serait son frère et qu’il la désirait toujours. Lors de ses permissions, il ne l’avait pas rencontrée, elle était près de son mari. Et chaque fois, il se prenait à chercher avidement, dans les lignes du corps d’Élisabeth, qu’il aimait avec désespoir parce qu’il ne savait plus bien s’il l’aimait encore, les lignes du corps de Clotilde qui apparaissaient furtives et se dérobaient tour à tour. Qu’étaient donc, auprès de cela, les souffrances de la guerre, qui ne tuaient jamais l’espoir ? Il méprisa la guerre. Mais il haït l’amour…
Richard parlait, de sa voix haute et ferme, joyeuse, où sonnaient la force et l’entrain. Une balle, quinze jours avant, à 3.000 mètres de haut, lui avait brisé la jambe… « Clotilde était là il n’y a pas une heure. Elle est partie à Paris pour deux jours, faire des courses. Mon vieux, elle sera furieuse, quand elle saura qu’elle vous a manqué. Vous ne pouvez vous figurer ce qu’elle est emballée sur vous. J’en suis jaloux… »
Pierre se leva, tourna autour du lit, tenta une respiration profonde, et pour mieux cacher sa souffrance, s’assit à contre-jour. Il fermait les paupières à demi pour ne pas voir les yeux si clairs, le teint sans tache, le beau visage ardent modelé comme une sculpture, le nez busqué que les orbites courbes soutenaient ainsi que deux ailes, le front droit où les cheveux bruns, séparés en deux masses, s’élevaient drus, la bouche puissante et bonne sous la brosse étroite des moustaches, l’énergie des mâchoires rases dont les plans, tendus comme un bronze, asseyaient le visage dans un calme impérieux. Pierre regardait en lui-même, il se jugeait misérable devant cette puissance sans efforts. Il se maudissait de penser. Il se maudissait de sentir… Être un aigle. Boire le feu. Fondre sur l’aire, y faire voler sous l’étreinte les plumes de l’aigle vaincue, reprendre l’espace sans bornes pour la seule ivresse du vent. Saigner les bêtes pantelantes pour la seule ivresse du sang. Ne pas penser. Ne pas sentir. Agir, dans un mouvement droit.
« Oui, mon vieux, elle ne parle que de vous, de vos promenades à Rome dans les ruines, les musées, les jardins, des fontaines, de Michel-Ange, d’une chanteuse dans la rue, de choses trop compliquées pour moi… Elle dit que vous êtes un type épatant. Vous savez tout. Vous comprenez tout. On n’a qu’à vous écouter. Elle prétend en avoir plus appris dans ces quinze jours à Rome, que dans tout le reste de sa vie. Ça n’est pas flatteur pour moi. » Il rit de son grand rire clair. Et Pierre n’ouvrit pas les yeux.
Il crut qu’il allait tout lui dire. Pourrait-il épouser Élisabeth s’il ne jetait ce fardeau ? Mais si Richard savait, ne perdrait-il pas sa fiancée ? Souffrirait-il ainsi toute sa vie, s’il se taisait, de ce besoin tyrannique qui l’isolait des vivants : revoir Clotilde sans songer à la glorieuse étreinte, la revoir gaiement, en frère, aux côtés d’Élisabeth, ou bien à l’improviste ou sachant qu’elle allait venir ou qu’il allait la trouver là, aimer Élisabeth sans élan mortel vers Clotilde, sans poison dans le vin de l’heure, ne pas les comparer l’une à l’autre aux grandes minutes de l’amour… L’image de la volupté revint en lui avec une force implacable, comme un seul coup de hache qui l’ébranla tout entier. L’image de la volupté devant cet homme. Et il sentit, dans le flot trouble qui montait du fond de son être, l’anxiété d’un nouveau combat. Trois sentiments violents, le souvenir, le remords, la jalousie, ondulaient avec précision et lenteur entre les parois de sa poitrine, les déchirant à chaque heurt. Il haït Richard, et Clotilde, et lui-même. Il étouffa de la misère d’avoir vaincu la morale et la mort. Il crut qu’il allait tout dire. Assassiner un homme, par orgueil.
Mais celui-ci continuait, faisant les questions, les réponses. Et brusquement, Pierre comprit qu’il ne parlait plus maintenant de ce qui était pour Richard une succession d’événements sans importance, pour Pierre le drame central de ses jours.