— J’espère bien que je ne vais pas pourrir là. Je sue. Ma jambe infecte. Ça sent ici le phénol et le lavement. C’est incroyable ce que la terre et les maisons sont riches en mauvaises odeurs. Je m’y crois toujours dans l’ordure.
— Si vous connaissiez la tranchée, dit Pierre dans un élan de délivrance qui lui parut définitif…
— Je la connais, en amateur, évidemment… Mais si ça sent mauvais, il n’y a qu’à en sortir. Ça vous est arrivé souvent, je le sais. Vous avez été épatant…
— Non. Et puis, si oui, je ne m’en suis pas aperçu.
— Mais c’est ça qui est épatant ! Moi, quand j’en tiens un, je suis ivre. Je tourne autour, je passe dessus, je passe dessous, je m’amuse à lui faire peur. Il titube, il tangue, il roule. On dirait qu’il accroche l’air. Quand il est touché, qu’il pique, je suis un type dans le genre de Dieu. Je ne sens plus rien, que ma force. Il me disputait le ciel, il n’y est plus. J’y suis seul. Et voilà. Et les bombes autour de moi ! Et les nuages qui courent à mille mètres au-dessous ! Et la terre, qui court aussi, qui vole, plus bas, avec ses bois ras comme un pré, ses routes ! Et le vent ! Et le bruit de mes mitrailleuses ! Et mon moteur qui bat dans ma poitrine ! Je sens mes ailes aux épaules. S’il en venait vingt, j’entrerais dedans ! Je suis le maître de l’espace. Le souffle de mon sillage suffit à les écarter !
Il avait un peu pâli, son œil s’était dilaté et ses bras, croisés sur son cœur, tressaillaient de soubresauts brusques qui passaient dans ses poings serrés.
— J’ai vu les morts allongés côte à côte après le combat, dit Pierre. Ils étaient quatre ou cinq cents…
— Je n’en vois jamais, moi ! Un peu de fumée, parfois un jet de flamme, un tourbillon d’air et plus rien. La mort n’existe pas, puisque je vis. Et si je meurs, non plus. La guerre a délivré en moi des choses que j’ignorais. Je sais qu’elle est horrible parce qu’on me l’a dit. Mais je n’en vois pas l’horreur. On me dit aussi qu’elle est absurde, mais que voulez-vous, je ne suis pas intelligent. On prétend qu’elle disparaîtra. Mais je suis heureux qu’elle n’ait pas disparu avant ma disparition. Mon vieux, soyez sincère. Si vous en revenez à peu près d’aplomb, — mettons avec trois pattes, quoi ! — regretterez-vous de l’avoir faite ? Non. Alors…
— C’est la dernière guerre, dit Pierre. Tous les hommes la font. Tous les hommes la voient. Telle qu’elle est, ignoble. Ils le disent, ils l’écrivent. Ils le répandent. Cela pénètre avec une puissance inconnue dans l’histoire d’aujourd’hui et la conscience de demain. C’est la dernière guerre…
— Oh ! je veux bien ! Je suis épicier, après tout. J’ai ma vie à gagner, du luxe et du bonheur à donner à ma femme. J’aime les fleurs, les cristaux, les belles épaules autour de moi.