Pierre fit un effort :
— Vous le voyez bien ! Quelle parenthèse dans votre vie !
— Mais non, ça n’est pas une parenthèse… J’ai beaucoup vécu au cours de la guerre. C’en est donc une dans la vôtre ? Vous gardez toutes vos idées, la guerre même les renforce. Alors ? Il n’y a pas de parenthèses dans la vie. Dans la paix, dans la guerre, quoiqu’il arrive, on est ce qu’on est… Voilà…
Pierre se leva. Ces paroles simples l’outrageaient.
— Ça n’est pas la vie, ça ! Tout meurt, rien ne naît plus. On massacre même les arbres. Le sol est si dévasté qu’il ne portera plus de moissons, là où la guerre a passé. Avez-vous donc oublié le spectacle des campagnes, avant la guerre ? Et les amoureux dans les bois ? Et les enfants ? Et le charme de contempler, et l’ivresse d’être doux, et tout ce qui est vie enfin ?
— Je suis très vivant, dit Richard.
En effet, il était vivant. Car c’est en nous seuls qu’est la vie, en notre idée, en nos actions. Dans un désert, l’homme qui agit ou qui pense est cent mille fois plus vivant que la forêt luxuriante où l’homme n’a pas pénétré. Hors nous, qui pourtant entassons des ruines et ne pensons qu’à la mort, il n’est que ruines et mort. Il y a peut-être des planètes qui roulent dans l’azur des bois fleuris, des fleurs géantes, un chœur immense de fauves, d’insectes, d’oiseaux, l’éternelle chanson du vent… Ces planètes sont mortes, si l’homme n’y habite pas.
— La guerre mourra, dit Pierre, parce que cette guerre est morte. Elle ennuie. On s’ennuie.
— Pas moi.
— Si fait moi. Vous êtes une exception, vous. Et puis vous vous battez en l’air.