— Beaucoup sont comme moi, et il y en aura de plus en plus qui se battront en l’air. Peut-être que la guerre, au lieu de mourir, ne fera que changer de forme… D’ailleurs, si vous vous ennuyez, c’est que vous ne bougez pas. Point de guerre sans mouvement. Dès qu’on bouge, on ne s’ennuie plus. Et la guerre en est ennoblie…
— La guerre est stupide. Elle nous rend stupides. Lisez nos livres, nos journaux.
— Pourquoi les lirais-je plus pendant qu’avant la guerre ? Je ne les lisais pas. Je suis épicier…
— Elle est stérile.
— Stérile ? Des ports s’ouvrent, des usines sortent de terre, la population des villes triple ou quintuple en quelques mois. Pour une de détruite, dix se fondent. Les peuples les plus lointains, les plus opposés se confrontent, l’amour brasse et mêle tout. Vous avez dû vous en apercevoir comme moi. On les a toutes. Ah ! il y en aura, il y en aura dans le Nord, des yeux noirs après la guerre, et des yeux bleus dans le Midi ! La fidélité des femmes, c’est très beau, certes, ça maintient dans l’orage quelques navires de haut bord, mais les eaux des mers qui se pénètrent, n’est-ce pas aussi fécond ? Tout ça m’épate, mon vieux, et j’admire !
Il riait toujours. Chacun de ses mots souffletait Pierre qui sentait avec désespoir monter en lui sa haine contre la simplicité de l’homme et la candeur du mari. Le mari, bouffon des âmes basses, bourreau subtil des âmes hautes, celui qui juge et martyrise en étant heureux, celui qui dort et hante l’insomnie, celui qui vous inflige sa confiance comme un fouet, celui dont on souhaite la mort, comme si la mort d’autrui vous délivrait de votre vie.
Pierre qui, depuis un moment, se promenait de long en large, se rassit, pour se prouver à lui-même la discipline de son cœur. Et par fureur d’ascète, il se déchira les entrailles un peu plus profondément. « Le commerce, l’industrie, la navigation, je m’en fous. Vous pétrissez tout ça dans les os et le sang des hommes. Pour une famille qui tient, cent mille sont dévastées, on tue l’enfant, on tue le père quand l’enfant n’a pas l’âge d’être tué. Et la mère se livre au premier soldat qui passe. Vous êtes un mari heureux, vous n’avez pas d’enfants. Vous n’avez pas la parole. » Il dit cela avec fureur, comme on insulte, pour que le mensonge héroïque passât malgré lui.
« Mais vous non plus vous n’avez pas d’enfants, et vous êtes un fiancé heureux… La vie m’amuse, elle vous ennuie. Et voilà tout. Prenez-la comme moi, votre femme sera fidèle aussi et je vous souhaite des enfants que je n’ai pu encore avoir. Je ne sais pas pourquoi, par exemple, car j’ai bien travaillé pour ça. » Et il rit.
Pierre se leva. Il n’en pouvait plus. Tout, ici, outrageait ses sentiments intimes, cet homme qui ne doutait pas de la vertu de sa femme, qui ne se croyait pas tenu de lui garder la sienne, qui riait quand c’était la guerre, qui ne voyait pas la souffrance de celui qui l’avait trompé. Tout de lui, tout en lui, sa bonhomie cordiale, son inconscient courage, son bonheur, sa facilité amoureuse et son bon sens un peu grossier. Y a-t-il deux races, celle qui traverse l’enfer en joie, ne voyant pas que c’est l’enfer, celle qui a l’enfer en elle et dont la joie même est enfer ? Qu’est donc la guerre, et qu’est la paix, puisque chez celui-ci le cœur est toujours en guerre, chez celui-là toujours en paix ?
Une fois de plus, malgré lui, celui qui ne voulait pas tuer souhaita la mort de celui qui consentait à tuer et ne souhaitait la mort de nul au monde. Il se leva, tendit la main, avec une sorte de répugnance dont il ne savait pas si Richard ou lui-même était l’objet. Richard la serra fortement.