Il s’était assis devant elle, il lui avait pris les deux mains.
— Écoute-moi. Je ne crois plus à rien, sinon à l’ignominie de la guerre, et qu’il faut que les hommes forts, les hommes cruels, tu m’entends, cruels pour eux, cruels pour tous, imposent aux hommes faibles, et par tous les moyens, la paix. La patrie ? Je n’y crois plus. La démocratie ? Je n’y crois plus. Je crois à la force. Mais la force s’organise pour vaincre et conquérir sans tuer. C’est sa dernière maladie. Les hommes vont haïr la guerre, parce qu’ils n’en ont plus besoin. Et la guerre en mourra.
— Je t’aime. Je t’ai retrouvé par la guerre. Je ne puis donc haïr la guerre. D’ailleurs, on hait ce dont on a besoin. J’ai haï l’amour, mon Pierre, quand tu m’avais abandonnée. Ni lui, ni toi, ni moi n’en sommes morts.
— Elle en mourra, elle en mourra, te dis-je. Elle n’est qu’une caricature sinistre de l’amour. Il faut, pour qu’elle dure, qu’on ait pendant mille ans redit aux hommes qu’elle est sainte. Pour l’amour, c’est le contraire. On l’a maudit pendant mille ans. Par cela même, on l’a exaspéré. Il faut des prétextes à la guerre, la justice, après Dieu, la démocratie, après le roi, le droit, après l’honneur. Il n’en faut pas à l’amour.
— Si, dit Élisabeth. Les mêmes qui invoquent tous les prétextes que tu dis pour maintenir ou provoquer la guerre invoquent, pour justifier l’amour, l’enfant, la famille, la société. Il s’en moque, comme la guerre. Comme elle il dure, voilà tout.
Pierre l’avait reprise dans ses bras.
— Tais-toi. Tu vas me faire horreur. Vois ton frère. Ton frère ! Il n’a plus d’yeux, il n’a plus de bras.
Elle baisa la main qui s’était collée à sa bouche et dégagea sa tête ardente, qu’elle renversa.
— Pourquoi ne veux-tu pas que je te regarde, toi ? Si tu savais, si tu savais comme tu es plus beau qu’avant, quelle flamme, quel orgueil tu as dans les yeux ! Tu ne t’es battu ni pour le droit, ni pour la démocratie, ni pour la patrie. Tu t’es battu pour ton orgueil, et tu as comblé le mien. Je peux t’aimer sans en souffrir. Je t’aime.
Il s’irrita.