— Mais pourquoi as-tu haï la guerre ? Pourquoi ?

— Je ne pouvais me faire à voir Georges comme il était. Et quand tu y es entré, j’ai eu peur. Peur qu’on te tue. Peur qu’on fasse de toi ce qu’on avait fait de lui. Peur de tout. Mais tu as vaincu ma peur. Tu m’as vaincue. Je dois tout cela à la guerre.

— Elle n’est pas finie. Je puis mourir.

— Non, tu es plus fort que ma peur, plus fort que la guerre. Tu traînes dans ta force avec moi ce pauvre Georges lui-même. Tu es vivant. Plus que tu ne crois. Tu es vivant comme Richard. L’esprit de vie, dans cette guerre, t’a traversé comme les autres, et comme tu es plus noble que les autres, tu as fait plus que les autres, contre tes idées, contre tes goûts, contre ta foi. Je t’aime.

Précisément, l’infirme entrait, avec sa mère. Elle avait une main posée sur son épaule, pour le guider. Il marchait comme marchent les aveugles, le front levé, plongeant sur son pilon, à chaque pas, le buste roide, parce qu’il n’avait plus le balancier de ses deux bras. Il s’arrêta à trois pas d’eux, paraissant attendre qu’ils parlent. Ils s’étaient tus. Pierre le regardait avec une douleur furieuse, Élisabeth avec une tendresse exaltée, mais aucun d’eux n’osait parler. Il était le remords vivant et le témoignage mystique. Il dit :

— Pierre, Lise, vous êtes là ?

— Oui, mon Georges.

— Je suis content que vous vous mariiez demain. Vous savez que c’est un peu ma faute. Maman voulait attendre la fin de la guerre.

Il eut un sourire pâle, et attendit. Il semblait toujours attendre quelque chose qui ne viendrait plus. Cependant, aidé par sa mère, il s’assit, et Élisabeth se mit à genoux devant lui.

— Comment te sens-tu aujourd’hui, mon Georges.