— Très bien. Il fait moins froid. Mes moignons ne me font pas mal.
Il se pencha, baisa les cheveux de sa sœur.
— Très bien, je bénis Dieu de ce qu’il a fait pour moi. On ne m’a jamais tant aimé, maman, toi, Clotilde, Pierre… Richard est bon. Papa… Il ne faut pas vous inquiéter de moi. J’ai le cœur en paix.
— Mon pauvre petit, dit Pierre ! Si tu savais combien, à propos de toi, j’ai maudit la guerre, surtout quand je l’ai connue comme toi, d’aussi près que toi.
— Il ne faut pas maudire la guerre. Elle a fini de me révéler Dieu. Et la patrie, à qui je suis reconnaissant de m’avoir donné l’occasion de lui témoigner mon amour. Et toi. Et moi-même. Et les miens.
Pierre eût voulu se taire. Il ne put pas. Il haït l’infirme. Il le prit à partie, cruellement. Il se battit contre l’infirme.
— Mais tu as été, comme moi, dans la boue glacée jusqu’au ventre, des semaines, des mois entiers ! Nous avons traversé le feu. Nous avons vu tuer des hommes. Nous en avons tué. Nous avons vu des têtes écrasées, des membres arrachés. Nous avons vu des enfants porter leurs tripes. Nous avons marché dans la cervelle. Pourquoi, pourquoi cela ? Pourquoi n’as-tu plus de bras ? Pourquoi n’as-tu plus d’yeux ? Pourquoi ne peux-tu plus prendre les choses, voir la lumière, les fleurs, les femmes, plus rien, plus rien ?
Élisabeth, éperdue, lui faisait des signes. Mme Chambrun le regardait avec mépris.
— Pourquoi ? pour mieux comprendre, disait Georges. J’ai oublié ces souffrances que tu rappelles. Je marche environné d’amour. Mon ennui, c’est d’être obligé de demander tant de services, de ne pouvoir rien faire seul, ni manger, ni m’habiller. Mais j’ai maman, Élisabeth. Je sens le bien que je leur fais. Si je souffre parfois aux souvenirs dont tu parles, ou d’être fait comme je suis, c’est d’avoir maudit mes souffrances.
Et Mme Chambrun le regardait avec orgueil.