Pierre se tut, navré. Élisabeth parut gênée. Mais elle n’en voulait déjà plus à Pierre. Et elle le vit, grand, sombre et beau dans sa sévère tenue noire rehaussée d’argent. Le brusque orgueil de vivre à ses côtés monta de ses genoux tremblants.
— Mon Pierre, dit-elle à voix basse, regarde-le. Sans bras, sans yeux, il est aussi beau que toi. Là où vous êtes passés, vous avez ramassé l’esprit. Il a pris la résignation, toi la révolte. Mais peu importe vos idées. Vous êtes tous les deux plus forts qu’avant. Vous obéissez mieux qu’avant. Vous savez plus de vous-même.
— Sais-je donc plus, se dit Pierre ? » Il s’assit, la tête inclinée, les deux coudes aux genoux. Savoir, savoir. Un écho lointain, dans ce mot, chuchotait des choses tragiques. Il revit Bologne, la Sixtine, l’homme et la femme cachant leur giron des deux mains. Le spectre de Clotilde nue renversée entre ses bras lui apparut à ce moment avec une netteté telle qu’il faillit crier. Il se leva, marcha à grands pas dans la pièce, le cœur sanglant. Pour la première fois, une idée germait dans son crâne, claire, brutale, et si obsédante qu’il sut qu’elle deviendrait très vite intolérable, s’il ne s’en délivrait pas. Il ne pourrait pas posséder Élisabeth, s’il ne lui avouait qu’il avait possédé sa sœur. Ce fut si net, ce fut si fort qu’il vit d’abord l’aveu facile et n’aperçut pas les conséquences effroyables qu’il entraînerait certainement. Il serait libéré par là du remords et de la luxure. Et voilà tout. Il saisit sa fiancée au poing, pour lui ordonner de le suivre. Et comme ils franchissaient le seuil, ils aperçurent, dans le grand salon qui faisait suite, Clotilde et Richard qui passaient.
Ils venaient au-devant d’eux. Mais ils ne les avaient pas vus. Ils passèrent, les laissant entre la porte et la fenêtre, dans le crépuscule du soir. Ils allaient côte à côte. Ils ne se donnaient pas la main, mais les regards de l’un étaient dans les regards de l’autre. Pierre n’avait pas revu Clotilde depuis Rome. C’était encore une nouvelle femme, le miracle multiplié. Elle illuminait la pénombre. Richard allait, de son pas de conquête, calme et sûr. Clotilde, en avançant de sa grande démarche, avait des torsions lentes et des redressements soudains du buste qui proclamaient la certitude et la tranquille attente d’un inépuisable bonheur. Ils avaient un sourire grave, le même. Ils se regardaient, chacun accueillait de tout l’autre les promesses et les souvenirs. Profondément, sans voir ailleurs. Regard commun, qui réunissait leur chair spirituelle commune sur le chemin au-devant d’eux. La gloire marchait sur leurs pas. Et la liberté. Et la justice. Et la bonté envers les créatures. Et l’obéissance glorieuse à la force du créateur.
Et voici : Si Pierre avait rencontré Clotilde seule, tout peut-être eût été changé de son destin et du destin d’Élisabeth. Mais l’esprit qui passait remit leur vie sur sa vraie route. Tout d’abord, il ne comprit pas. Il ne comprit pas pourquoi cette paix soudaine en son cœur, cette vive aurore éclairant tout à coup les ombres louches de son être, les ombres où se distille le poison du doute et du chagrin. Il comprit si peu qu’il trouva de vertueux prétextes à la décision qu’il prit tout d’un coup, dix secondes à peine après avoir pris la contraire. « Je ne dirai rien. Pourquoi tuer en ma fiancée une illusion de plus, la plus ardente, la seule même en ce moment ? Pourquoi risquer d’éclabousser de soupçon et de tristesse ces deux êtres admirables ? Il faut résister à la conscience, quand la somme de tragédie qu’on a vécue est déjà assez lourde pour satisfaire à son avidité. C’est être courageux que de cacher aux autres, à certaines heures, des vérités qui peuvent diminuer la confiance humaine qu’ils ont. Je ne dirai rien, même si je souffre. On peut jouir de tordre sa conscience, si les autres en sont heureux. »
Comme il ne souffrait pas, comme sa conscience était calme, il se donnait la comédie. L’homme est plus simple qu’il ne croit. Il se dit grand. Il joue de son héroïsme verbal avec un orgueil enfantin. Mais son esprit de sacrifice et de devoir est une soumission à une force où il cherche une volupté. La vie venait de passer devant celui-là, sous sa forme la plus grandiose. Et elle emportait la morale et le remords, et la loi. Et comme il aimait une femme, comme le souvenir d’une autre femme n’était entre la femme qu’il aimait et lui qu’un obstacle fantomatique, une image qui grandissait et devenait plus obsédante à mesure que la réalité même s’éloignait, tout fut balayé à l’instant, parce qu’il avait vu cette autre femme entraînée par une puissance devant laquelle sa conscience n’était rien. Il fut sûr que, dans son souvenir à elle, il ne l’avait jamais eue. Devant un train lancé, l’homme s’efface et ne souffre pas de s’effacer. Il s’effaça. Tout d’un coup, il ne souffrit plus. Il sut qu’il ne souffrirait plus. Et sa « conscience » s’éteignit.
Il n’avait pas quitté le poing d’Élisabeth, debout à ses côtés et comme lui saisie par la force mystérieuse qui était passée devant eux. Il la regarda.
— Que me voulais-tu, mon Pierre ?
— Rien, je t’aime.
Il la serra violemment contre lui, prit ses lèvres, les quitta pour ses yeux fermés. Elle défaillait. Non. Il n’avait pas eu Clotilde. Il prit sa fiancée à la taille, rentra dans le petit salon. Et comme Clotilde venait au-devant d’eux avec une exclamation de plaisir, il l’embrassa sur les deux joues, avec une joie simple qu’elle partagea visiblement. Sans gêne, elle lui parlait de sa conduite à la guerre, du mariage du lendemain, de leurs souvenirs d’Italie, en le regardant dans les yeux, en sœur, comme s’il n’y avait rien eu. Il n’y avait rien eu. Il rit en dedans de la vanité des mobiles qu’il invoquait tout à l’heure pour conserver son secret. Ce secret n’existait plus, ni en lui, ni en Clotilde. Richard les délivrait tous deux.