Les conquérants font de droit l'histoire de leur conquête, et pour mieux se couvrir de gloire, aspergent les vaincus d'ignominie. A quoi n'ont pas manqué les Aryas dans leurs légendes et traditions. De ces récits, lus avec critique, il ressort que les envahisseurs trouvèrent une résistance longue et opiniâtre. Sans doute, les indigènes se défendirent avec courage, leurs revers alternèrent avec des succès et ils ne furent entièrement subjugués que sur le littoral et dans le bassin du Gange; sur les premières collines, ils furent vassalisés, dans le haut pays, pas même entamés. N'ayant pu les vaincre ni les asservir sur toute la ligne, le conquérant se vengea en les appelant singes, nagas, serpents, géogènes, en les confondant, de propos délibéré, avec les léopards et autres animaux, patrons de totems. L'immigration inonda la grande plaine, où elle implanta la race et la langue des Aryas, leurs doctrines et pratiques, mais ne remonta pas très avant dans les vallées. Le flot ne dépassa guère les premiers contreforts; le bruit des batailles ne pénétra pas jusqu'aux hauts pâturages. Le choc des armes, les rumeurs des révolutions, le fracas d'empires s'effondrant, ne réveillaient pas les échos de la combe profonde; le tigre des jungles, le crocodile des marais, les démons de la peste et de la fièvre défendaient la négraille. Une abjecte misère protégeait ces créatures, qui ne possédèrent jamais rien qu'il valût la peine de piller. Et la situation se perpétua. On aurait cru que les indigènes n'ayant pas d'organisation politique proprement dite, n'étant groupés qu'en hameaux et villages de faible population, organismes lâches et sans cohésion, succomberaient à leurs dissensions intestines, aux moindres attaques de l'extérieur. Cependant ils ont survécu aux États qui les enclavaient, quoique ou parce que ne s'élevant pas jusqu'à la notion d'État.
Ce n'est pas que plusieurs de ces Kolhs et de ces Khonds ne dussent reconnaître la suprématie d'Orissa, fière de ses guerres et conquêtes, de ses gloires et victoires, et qui déploya sa plus haute splendeur au temps de Charlemagne et de Haroun al Raschid. Pendant une dizaine de siècles, du Ve au XVIe, ce royaume imposa aux peuplades inférieures un modus vivendi qui survécut à sa chute, se perpétua sous la dynastie musulmane de Delhi, et subsiste plus ou moins sous la domination anglaise. Le souverain, sorte d'empereur féodal, commandait à des maharajahs, rajahs et zémindars, à des païks, au nombre de 150 à 200,000, vassaux inégaux en pouvoir, richesse et autorité, autant que dans le Saint Empire furent magnifiques ducs et marquis, illustres comtes, puissants barons, petits sires, minces seigneurs bannerets, mais tous chevaliers et gentilshommes, qui,—à l'armée, étaient les «hommes de l'Empereur»—à la cour, ses serviteurs,—et, sur leurs terres, des maîtres indépendants qui exerçaient les droits de haute et basse justice. Le sceptre du suzerain d'Orissa pesait sur les grands feudataires, lesquels faisaient pression sur les moindres; les derniers se dédommageaient sur les indigènes planicoles, entre autres, sur les pauvres Sourahs, qui, tombant en un dur esclavage, furent traités en ilotes. Protégés par une première ligne de marais, les Kolhs et Khonds des coteaux avaient la paix, mais à condition d'apporter en tribut aux rajahs quelques produits des jungles, et de fournir aux temples et aux domaines seigneuriaux un travail qu'on ne leur payait point, d'où leur nom de vettiahs, ou corvéables. Quant aux congénères du haut pays, les fièvres, en sentinelle devant le boulevard des bois et marais, assuraient leur indépendance. Dans la plénitude de leur liberté, ils contractaient des alliances avec les hobereaux du voisinage, au service desquels ils s'engageaient volontiers pour une campagne ou deux. Le sol, médiocrement cultivé, nourrissait mal une population parsemée, que décimaient un climat insalubre, les infanticides, des escarmouches fréquentes entre clans et tribus. Tous les ans, des émigrants descendaient, descendent encore, aux basses terres pour y trouver à vivre; ils se casent suivant leurs castes et métiers, se font bûcherons, manœuvres, matelots, messagers, commissionnaires; prennent du service comme domestiques, pâtres ou bergers. Les uns s'enrôlent dans les bandes du crime, les autres dans l'armée de la répression. Jusqu'aux derniers temps, leur grande ressource était de s'engager chez les Païks, ou vassaux de la couronne, en qualité d'archers et soldats, à la façon des Suisses montagnards, qui se louaient, comme lansquenets ou gendarmes, au plus offrant et dernier enchérisseur, qu'il s'appelât pape de Rome, Venise ou république de Florence, roi de France ou empereur d'Allemagne. De tout temps, on recherchait les Khonds comme miliciens; les princes ne voulaient qu'eux pour gardes du corps, donnaient bon prix de leurs services, car ils les connaissaient pour sobres et infatigables, les savaient de race martiale, intraitables sur le point d'honneur, ponctuels à tous engagements, prêts à se faire hacher plutôt que de manquer à la parole donnée. Ils ne pouvaient qu'apprécier la bravoure éclatante, la vaillance chevaleresque de ces hommes qui partout sollicitaient le poste du danger, ou même le réclamaient comme leur droit, et s'attachaient passionnément à leur chef, pour peu qu'il le méritât, voire sans qu'il le méritât.
A mesure que les siècles s'écoulaient, la civilisation gagnait sur la barbarie monticole; les idées religieuses, les pratiques sociales des plaines s'infiltraient; les influences du brahmanisme et du bouddhisme, puis de l'islam, pénétraient jusque dans les cantons reculés, réveillaient de lointains échos. Néanmoins, jusqu'aux cinquante dernières années, les districts intérieurs étaient restés inconnus, donc indépendants. Mais voici venir voyageurs anglais, missionnaires chrétiens de toute dénomination et de toute provenance, commerçants, ingénieurs et soldats. Les histoires de conquête se ressemblent toutes. La Compagnie des Indes se ménagea des intelligences dans les places, se fit des amis; les riches et puissants n'y ont pas grand'peine avec les ignorants et besogneux, facilement jaloux les uns des autres. On vit surgir de belles routes carrossables, sur lesquelles firent leur apparition infanterie, cavalerie, artillerie. Sans bruit, sans éclat ni menaces, avançant graduellement, les habits rouges occupèrent des points stratégiques, d'où l'argent se répandait à l'entour. La marée montante enveloppait une position, tournait une autre. Maint châtelain apprit à ses dépens que son roc n'était plus imprenable; maint gentillâtre fut mis à la raison. L'ennemi déclaré, on le brisait; on isolait les malveillants, on achetait les douteux. D'habiles officiers, sachant se hâter lentement, dire des paroles accommodantes et bien placer des cadeaux, gagnaient position après position. La diplomatie anglaise, le gouvernement de Calcutta, montrent avec fierté les résultats que leur valut une dépense en hommes et en argent relativement minime. Aujourd'hui, le territoire est parcouru par des visiteurs toujours plus nombreux; les immigrants apportent autres besoins et intérêts, autres industries et mœurs. Les nouveaux venus constatent que le sol se prête à de nombreuses cultures; que le paysage se montre souvent agréable, parfois superbe et grandiose; qu'il fait bon quitter les plaine torrides, traverser rapidement les régions pestilentielles et se fixer dans les hauts pays d'air pur et de climat salubre. Les Européens installent des exploitations, montent des chasses, s'enthousiasment de cette nature sauvage, s'intéressent à ces populations primitives, les veulent instruire et civiliser. Elles ne survivront pas à tant de sympathies. C'est le commencement de la fin.
Pour ce qui en est du type, les dissemblances entre Aryas et non-Aryas sont trop marquées pour ne pas frapper le regard le moins prévenu. Chez les Indous, l'animal humain a la couleur moins foncée, une plus forte capacité crânienne, des formes mieux proportionnées et plus élégantes, des traits plus réguliers, une physionomie plus agréable; les populations indigènes abondent en figures ingrates et de laideur repoussante. Pour peu qu'on voulût adopter la formule pratiquée par tant de voyageurs et même de savants ethnologistes:—à Tours toutes les femmes sont rousses,—il serait facile de prouver que ces monticoles sont superbes, ou qu'ils sont repoussants. Il y en a de beaux, il y en a de fort laids, quantité de passables. Aux Khonds que nous avons plus particulièrement en vue, Howard trouve une physionomie mi-mogole, mi-caucasique; front large, parfois surplombant, yeux grands et expressifs, figure triangulaire, barbe rare, cheveux noirs et abondants. Shortt leur donne une taille moyenne de 1m,73. Hunter se borne à dire qu'ils sont aussi grands que les Indous, bien musclés, rapides à la course, qu'ils ont front large et lèvres pleines, mais sans excès. «Leur vigueur, leur intelligence et leur résolution, leur inaltérable jovialité en font d'aimables compagnons ou de terribles ennemis.» Dalton, la grande autorité en matière d'ethnologie bengalienne, s'exprime de la sorte sur quelques-uns de leurs voisins:
«Les Hos et Larkas, noyau de la nation moundah, en sont la partie la plus intéressante et certainement la mieux faite. Port droit, virile attitude, ils ont l'aspect d'un peuple libre, justement fier de son indépendance. Même angle facial que celui des Aryas, et des traits qui souvent ne sont inférieurs en rien à ceux des Indous: grand nez, larges lèvres bien formées, dents magnifiques. Les formes, que l'absence de costume permet d'examiner en détail, sont fréquemment d'une beauté sculpturale.»
Cette description, vraie pour les habitants des districts bien cultivés, qui jouissent d'une aisance que leur envieraient les ouvriers agricoles de la Grande-Bretagne, serait inexacte pour les habitants moins favorisés des cantons forestiers, où les figures sont laides. Quand les Moundahs n'ont pas le type caucasique, ils paraissent se rapprocher du mogol plutôt que du nègre: pommettes saillantes, yeux peu ouverts, légèrement obliques, face plate, poil maigre, taille moyenne, teint variant du tanné au basané. Plus disgraciés que tous autres, les simiesques Ouraons ont la taille petite, mais bien proportionnée, rarement courte et trapue. Les jeunes gens des deux sexes, remuants comme des écureuils, ont une figure mince et mobile. Les localités de race mêlée montrent une variété remarquable de traits et de teint. Où la race est moins mélangée, abondent les vilains noirs: bouche large, lèvres épaisses, mâchoires prognathes, nez ridiculement aplati, narines écartées, front fuyant, cheveux crépus autant que laine de nègre.
Chasse et sauvagerie sont presque synonymes. Ces populations sont arriérées, en proportion de la part pour laquelle la chasse entre dans leurs moyens de subsistance: d'autant plus sauvages qu'elles font moins d'agriculture. Le plateau n'est pourtant pas de trop mince couche végétale; ne manque pas non plus de pluies; mais les eaux ici se précipitent en torrents dévastateurs, et là croupissent dans les marais, corrompant l'air de leurs émanations pestilentielles. Le sol est mal exploité, mal cultivé. Aux plus misérables, qui vivent sur les produits spontanés de la brousse, toute viande est bonne: chiens, chevaux, chacals, grenouilles, chair vivante, chair abattue, du frais ou du pourri, ils font profit de tout; du tigre au serpent, du crocodile aux insectes: tout passe au garde-manger. Ils ne peuvent qu'être un objet d'horreur pour les Indous, qui mourraient plutôt que de goûter à un filet de bœuf ou de vache, pour les Musulmans, qui ont le porc en abomination et qui expliquent le nom de Kolh par «tueurs de cochons», sobriquet dont les incriminés s'affectent médiocrement. Brahmanes et Musulmans font un crime aux nomades Birhors d'être anthropophages; mais nous ne le leur reprocherons pas, leur cannibalisme étant inspiré par la piété filiale: les parents, à l'article de la mort, demandent comme une faveur que leur corps ne soit pas abandonné sur le chemin ou dans la forêt, mais trouve asile dans l'estomac de leurs enfants. Ceux-ci ne peuvent le refuser, mais, ils ne mettront aucune hâte malséante à jouir du repas funèbre.