De toute main ils acceptent toute mangeaille, disent de ces sauvages les dédaigneux Brahmanes, qui se croient de substance très raffinée, parce qu'ils ne touchent qu'à des aliments de choix, et encore faut-il qu'ils soient préparés dans leur famille. Par la différence d'alimentation, la loi des conquérants, personnifiée en Manou, comptait éterniser la distinction des castes, l'accentuer de siècle en siècle, constituer des races entièrement dissemblables et par les caractères intellectuels et moraux, et par les caractères physiques: l'aliment impur procréant des corps laids et rachitiques, des organismes stupides et dégradés, et l'aliment pur constituant dans l'homme la force et la beauté, la noblesse et l'intelligence. Le système était séduisant; il s'appuie sur une certaine expérience, et la physiologie de l'avenir fera, pensons-nous, de précieuses découvertes dans cet ordre de recherches. Toujours est-il que ce principe fut, par la race dominante, proclamé vérité absolue, admis implicitement par les races subjuguées ou refoulées et par les tribus plus policées qui, habitant des demeures fixes, relativement confortables, s'étaient élevées jusqu'à l'usage de la charrue. Pour n'en citer qu'un exemple, les Ouraons, mi-sauvages, mi-civilisés, mangent tout et n'importe quoi pendant l'enfance et la première jeunesse, mais, à partir du mariage, les époux se font une chair sacrée, s'administrent, en manière de sacrement, le sel par lequel ils jurent, à l'exemple des Sonthals; leur corps ainsi purifié ne sera plus entretenu que d'aliments purs, auxquels ne touche aucune main étrangère à la tribu. A l'Ouraonne il est enjoint de préparer le repas du mari, interdit de le partager; elle se contente des restes, suivant l'exemple donné par l'épouse brahmane. Chez la plupart des Kolhs, cependant, la femme s'assied à la même table que le seigneur et maître, si table il y a. De leur côté, les Khonds s'abstiennent de la nourriture qu'auraient préparée des gens réputés de caste inférieure, prohibent les viandes du chien, du chat domestique, du serpent, des animaux de proie, tels que chacals, milans et vautours. Une fois sevrés, ils ne touchent plus à aucune espèce de lait.
Par suite d'une abstinence invétérée, la race indoue tient les liqueurs fortes en aversion; les brahmanes regardent, du haut de leur sobriété rigoureuse, ces barbares qui prennent prétexte de toutes festivités pour boire le toddy avec délices, de toutes cérémonies pour se donner du vin de palmier sans mesure. Quand l'arbre du maouah[348] se couvre de sa riche moisson de fleurs parfumées, qui passent pour guérir la plupart des maladies, le Khondistan est en joie, les éléphants, tous les herbivores, et plusieurs oiseaux se régalent. Les hommes, pour accaparer la plus grosse part, sont obligés de faire garde jour et nuit. Il n'est alors chaumière qui ne distille des pétales une liqueur capiteuse[349]; il n'est Khond qui ne s'enivre royalement; la Khonde se permet d'être «pompette». Les soldats anglais s'accordent plus de latitude, trouvent à la liqueur une certaine ressemblance avec le whisky d'Irlande; ils se «soûlent glorieusement», en se bouchant toutefois le nez, à cause de l'odeur trop forte pour les Européens.
[348] Bassia latifolia.
[349] Le deral.
Voulant se retrancher derrière une barrière infranchissable, les Aryas avaient eu pour politique d'élargir incessamment la distance entre vainqueurs et vaincus, de rehausser les premiers, d'avilir les seconds, physiquement et surtout intellectuellement,—car nulle démarcation n'est plus profonde, mieux évidente que celle qui sépare le civilisé du barbare;—ils avaient interdit de transmettre à la race inférieure les nobles arts de la lecture et de l'écriture. Le Brahmane eût passé pour traître qui eût communiqué ses formules et liturgies, qui eût expliqué les Védas aux ilotes. L'instruction développe les facultés et l'hérédité les fixe; aussi nulle race n'est plus intelligente que l'indoue, nulle n'a l'esprit plus souple et plus subtil, n'a créé langue plus riche et savante, poésie plus grandiose, philosophie plus abstraite et profonde, architecture plus étonnante, religions plus extraordinaires. Entre les hautes et les basses castes, tout contact immédiat passa pour abominable et finit par sembler impossible. Avec une sagacité rare et une ingéniosité vraiment étonnante, les conquérants s'appliquèrent à dégrader les subjugués, à les rendre méprisables à leurs propres yeux. Les lois de Manou décrétaient la honte et l'humiliation, la misère et l'ignorance, imposaient un état civil, qu'elles ne pouvaient imaginer plus abrutissant, à ces «êtres noirs de couleur, à figure bestiale, moins hommes qu'animaux», dont le souffle contamine l'atmosphère, et dont l'ombre empoisonne les aliments, et même les eaux sur lesquelles elle passe. On leur donnait des noms comme ceux de Kolhs, les porcs, Poulayers, l'ordure. A quiconque elles donnaient droit de les tuer, sans qu'il fût besoin d'alléguer aucun motif; mais qui eût voulu se souiller la main en les frappant? On se salissait, rien qu'à les conspuer, à leur cracher à la figure. Et pour que leur salive n'infectât pas la terre, ils devaient porter un crachoir sur leur personne[350]. S'il fallait les toucher, ce devait être avec un fer rouge. Le plus sûr était de les tenir à distance: nonante-six pieds entre leur corps hideux et un auguste Brahmane n'étaient que distance suffisante; il leur fallait demeurer en dehors de tous les villages habités par des gens honnêtes; on leur enjoignait de ne porter aucun vêtement au-dessus de la ceinture; de parler la main devant la bouche, et encore de ne s'exprimer que dans leur patois[351]: la noble langue des conquérants ne devait point, portée par une haleine puante, passer par ces lèvres impures. Qu'ils ne présument dire: «Moi, mon riz, ma femme, mes enfants»; mais qu'ils éjaculent dans leur charabia des expressions telles que celles-ci: «Votre esclave, ma sale ratatouille, ma guenon, mon veau, ma velle.» Des prêtres seuls pouvaient avoir formulé cette législation, qui érigeait la férocité en système et rendait la cruauté plus savoureuse en l'assaisonnant d'insulte. Un chef-d'œuvre de cette politique fut d'interdire aux vaincus le progrès et l'instruction. Enjoint aux Indous en général, et aux Brahmanes en particulier, de cultiver leur esprit, de s'imprégner de poésie et de la littérature sacrée, résumé de toute science; interdit aux indigènes de toucher, de regarder aucun livre. Pour mieux fixer les vaincus dans le servage, la législation défendait tout changement qui eût amélioré leur condition. Ils avaient été razziés de leurs troupeaux? Défense d'en acquérir de nouveaux, défense de porter la main sur un pis de vache pour en tirer du lait, de posséder autres animaux que des chiens et des ânes. Ils n'avaient que des habitations misérables? Défense d'en construire en pierres, ni à plusieurs étages, de les couvrir autrement qu'avec du chaume. On préférait qu'ils vagabondassent et n'eussent aucune attache au sol. Interdit d'avoir des vases entiers: il leur fallait se servir de tessons. Interdit de porter bijoux d'or ou d'argent, joyaux autres qu'en laiton, fer ou verre. Interdit aux femmes de se couvrir les seins, de porter souliers, de se donner le luxe d'un parasol, de laver leurs vêtements. Il leur était enjoint de vivre dans la malpropreté et l'infection[352]. Ordre aux hommes de vivre nus; on ne leur permettait pour vêture que de la paille ou des guenilles, la fripe des morts et des loques laissées par les criminels qu'ils auraient exécutés. Ce dernier point doit être expliqué: les bourreaux et tortionnaires étant haïs et méprisés, on dévolut leur office aux basses castes. L'équarrisseur, le fossoyeur, l'écorcheur et l'exécuteur public furent réputés frères, et on leur donna pour fils ou neveux les mégissiers et tanneurs, les corroyeurs, selliers, cordonniers, tous de métier vil. On affectait de ne leur garantir aucune propriété, ne supposant pas qu'ils possédassent rien en propre, sinon par le vol et la filouterie. La loi condamnait au vagabondage tous ceux qu'elle n'attachait pas à la glèbe, leur interdisait l'approche des maisons honnêtes, le séjour dans les villes et les villages.
[350] Koragars, Walhouse.
[351] Non aryen, apparenté au tamil et telougou
[352] Dubois, Mœurs de l'Inde.
De ces prescriptions dictées par la haine, plusieurs, pensons-nous, n'ont jamais existé, n'ont été inventées qu'après coup. Nombre d'entre elles tombèrent en désuétude par la force des choses, par les invasions de plusieurs religions contraires au brahmanisme. Mais la plupart de ces ordonnances iniques entrèrent ou restèrent en vigueur, et le temps les consacra. Des peuplades entières acceptèrent l'humiliation qu'on leur infligeait, et, en l'acceptant, oublièrent de la ressentir, finirent par s'en accommoder. L'habitude est une seconde nature. Depuis longtemps les Nagas ont oublié de s'indigner qu'on les ait assimilés aux lépreux: ils gesticulent, aboient à demi cachés derrière quelque haie, mendient la pitance qu'on jette et n'osent la ramasser que lorsque le passant s'est éloigné déjà. On prétend que l'ignominie peut aller plus loin, et que les jungles de Tchittagong sont le repaire de hordes tombées plus bas que beaucoup d'animaux, lesquelles ne connaîtraient plus l'association permanente des mâles et des femelles pour l'élève des petits[353]. Mais de cette assertion il est permis de douter jusqu'à production de témoignages circonstanciés.
[353] Faulmann, Die Entwickelung der Schrift.