Altière théorie que celle de fonder la domination sur la prédominance intellectuelle et morale! Mais, quelque grand que fût leur orgueil, les Indous n'eurent jamais la pleine et entière conscience de l'absolue supériorité qu'ils affichaient: leur haine et leur mépris s'aiguisaient toujours de quelque crainte. Ils se figuraient que les indigènes, tous sorciers, redoutables par leur alliance avec les démons du sol, maléficiaient les gens, enguignonnaient et maraillaient le monde, pompaient à distance la force et la santé, se muaient en garous, cobras et crocodiles. Nul ne leur aurait ôté l'idée que le tigre, mangeur d'hommes, que le serpent qui pique mortellement, n'étaient pas de ces maudits et scélérats, se déguisant en bêtes pour faire leurs mauvais coups: «Les perfides, dit un livre sacré, ont l'œil féroce, soutireur de vie.» Comparés aux possesseurs de la vraie religion et de la véritable science, ces misérables n'étaient sans doute que «les fous adorateurs de dieux insensés»;—mais si la rougeole et la petite vérole obéissent à leur signe? La peste, le choléra, la petite vérole, sont de terribles divinités! Maint luthérien achète la protection d'un bon-dieu local, la faveur d'une notre-dame catholique, maint Indou croit opportun de se propitier telle ou telle divinité rurale, qui cousine avec les enfants du sol. Les tourbes d'esprits et de démons sont incomparablement moins puissantes que l'auguste Siva ou le sublime Vichnou, mais infiniment plus rapprochées des mortels; il n'est que sage de les ménager.

Ainsi une Brahmane a vu mourir ses enfants l'un après l'autre.—Pourquoi?—On n'en sait rien. La faute en est peut-être à un Korégar, à une Birhore qui les a mégardés, à quelque démon du voisinage. La pauvre mère donne le jour à un autre petit.—Que fera-t-elle pour le garder en vie?—Cette «bien née», cette femme orgueilleuse de son lignage, qui, en temps ordinaire, ne toucherait pas avec des pincettes à une de ces Korégares, la fait prier respectueusement de vouloir bien la visiter, la supplie de la prendre en grâce, la presse d'accepter du riz, de l'huile, quelques pièces d'argent, et enfin lui tend son nourrisson pour qu'elle le prenne dans ses bras et le mette au sein. La sauvagesse se laisse toucher, détache un de ses anneaux de fer, le passe au poignet du petiot, s'écrie à haute et intelligible voix:—«Enfant, tu t'appelleras Korégaret!» Elle fait téter l'innocent, le rassasie et le rend à la mère. Par l'adoption simulée, par le lait, par le nom, elle a fait sien l'enfant brahmane, l'a incorporé à sa tribu et mis sous la protection des divinités korégares.

Autre exemple: Un pauvre diable d'Indou ne peut se guérir d'une maladie ou se croit poursuivi par la déveine et la malechance. Pour y remédier il emplit d'huile une jarre, y jette de ses cheveux et rognures d'orteils, puis regarde longtemps son image réfléchie sur le liquide[354]. Il porte cette huile ou ce ghi à un sauvage, qui l'avalera jusqu'à la dernière goutte et sera récompensé pour la peine. L'opération, lointainement apparentée avec notre saint mystère de l'Eucharistie, effectue un transport de substances, transmue l'Indou en Korégar, le Korégar en Indou. Par l'infusion des poils et des rognures d'ongle, par la figure se mirant, l'huile se sature d'énergie vitale, s'imprègne d'âme, passe dans un autre corps, dans un autre sang. Dorénavant, le Korégar sera le répondant d'un brahmane, autre lui-même, le cautionnera vis-à-vis des démons de la Korégarie.

[354] Walhouse, Journal of the Anthropological Institute.

Grâce à ces superstitions, les missionnaires chrétiens ont eu la joie de voir leur Christ triompher sur tous les dieux rivaux et bongas, qui avouent sans détour ne pouvoir rien contre les hommes d'Europe, les fusils anglais les privant de leurs meilleurs moyens. Pour se débarrasser de leurs sorciers, toujours gênants, nombre d'indigènes réclament le saint baptême, se convertissent à Jésus, bien qu'ils n'osent le prier dans leur propre langue. C'est le renouvellement du miracle que Moïse opéra devant le Pharaon: les verges jetées par les magiciens se transformaient en serpents, mais la verge de Jéhovah se faisant dragon engloutissait vipères et serpenteaux[355].

[355] Grundemann, Kleine Missions Bibliothek.

Mais n'insistons pas sur les côtés exceptionnels de la situation: il est incontestable que les Brahmanes avaient si bien élargi et développé leur supériorité qu'ils pouvaient la croire éternelle. Ils disaient le fossé infranchissable, ne fût-ce qu'en raison de l'impossibilité à l'engeance soudra, repue de nourriture inférieure, d'égaler jamais la race si bien nourrie et formée d'aliments de choix. Suivant la théorie qu'ils avaient mise en cours, la caste n'était pas seulement un fait extérieur, mais l'expression du tempérament, la différence des natures. Servi par une législation sévère et rigoureusement appliquée, le système a certainement contribué à la formation de types distincts; ce qui n'était, à l'origine, qu'un avantage peu marqué, devint à la longue disproportion évidente, affectant les chairs et les muscles, même les os du squelette.

Ces particularités ethniques, que nous constatons et signalons, sans vouloir les diminuer, on s'étonne de ne pas les voir fixées plus profondément. Ainsi on a fréquemment observé que les Moundahs semblent partager avec le caméléon la faculté de prendre la couleur de l'entourage, et, dans les villages mixtes, leur teint se confond presque avec celui des Indous. Les Ouraonnes pâlissent, dès qu'elles ont fait un court séjour, comme domestiques, dans les maisons européennes[356]. En même temps que les cantons se civilisent, le type s'améliore et s'embellit; la taille, il est vrai, reste petite assez longtemps, mais les traits s'adoucissent, et, comme les gens sont d'un naturel jovial, le visage prend bientôt une expression agréable. Les missionnaires, très compétents dans l'espèce, ont noté plus d'une fois qu'une alimentation plus régulière, une habitation plus salubre, un travail modéré et soutenu, embellissent promptement le corps et le facies; les enfants surtout prennent meilleure tournure. Aux physiologistes de prononcer sur la question.

[356] Zeitschrift für Ethnologie, 1874.