L'ignorance forcée dans laquelle ces aborigènes ont croupi si longtemps, n'a pas eu non plus l'effet désastreux qu'espéraient leurs ennemis. Les castes ultimes, il est vrai, les plus misérables des hordes, sont affolées et abruties, mais le grand nombre ne paraît pas détérioré dans les œuvres vives. L'intelligence, quoique limitée et restreinte à un petit nombre d'objets, reste saine et susceptible de développement. Nous comparons l'Indou à l'arbre fruitier que des horticulteurs ont soigné pendant de longues générations, lentement développé et ennobli. Appartenant à la même famille, les sauvageons croissent dans la forêt, ne donnant que fruits aigres et coriaces, mais les racines sont vigoureuses, le bois jeune; il suffirait de quelques bonnes greffes pour transformer le produit. Ainsi des Kolhs et Khonds. Les classes supérieures, les nations civilisées, s'endorment facilement dans le luxe, versent dans l'immoralité, le factice et le convenu, dans le byzantinisme sous toutes ses formes, dans la sénilité niaise et vaine. Mais les classes dites inférieures, mais les nations incultes sont, de par les nécessités de l'existence, contraintes à toujours agir, toujours travailler et par suite à se tenir dans les limites de la réalité et d'un certain bon sens. Les missionnaires déclarent que la jeunesse de leurs écoles, pourvu qu'on sache la prendre, se montre accessible à l'instruction, et que deux ou trois générations la mettraient au niveau des enfants brahmanes.

Nous ne prétendons pas trancher la question; il nous suffit d'en avoir indiqué les termes. Une certaine école scientifique s'est trop hâtée de proclamer immuables les types dont la constance pourrait fort bien n'être motivée que par la fixité relative du milieu. Les conditions générales d'alimentation, de climat et d'habitat, loin d'être primordiales, ne sont que contingentes et accidentelles, et varient facilement. On représentait les types comme coulés en bronze: ne seraient-ils qu'un masque complaisant qui s'adapte à des chairs plastiques, à un squelette relativement flexible?

Mais assez de théories, assez d'hypothèses; rentrons sur le terrain des faits constatés.


Si les qualités morales l'emportent vraiment sur l'instruction et sur les facultés intellectuelles, nos barbares Khonds sont, en somme, fort supérieurs aux civilisés leurs voisins. Véridiques et sincères, ils ne daigneraient échapper à un péril, obtenir quelque avantage au prix d'un mensonge ou seulement d'une inexactitude volontaire. Que de fois les juges anglais ont à regret fait exécuter de braves gens, contre lesquels ne se dressait que leur propre témoignage! Ils s'étaient dénoncés et livrés, avaient raconté les faits avec une franchise absolue, une exactitude scrupuleuse, mettant leur point d'honneur à ne rien taire de ce qui pouvait leur être préjudiciable. Quelle différence avec ces Bengalis, fourbes incomparables, artistes en dissimulation! Une des rares erreurs de Stuart Mill a été d'avancer[357] que les non-civilisés se complaisent dans le mensonge, semblent incapables de dire vrai. Certes, nous ne contesterons point que la vraie civilisation se développe parallèlement à la sincérité et à la justice; mais le grand philosophe se fût exprimé autrement, si son séjour aux Indes l'avait mis en contact avec les Gonds et les Khonds, avec les Malers, Birhors, Sonthals et autres, qui tiennent la vérité pour sacrée et ne contractent pas d'engagement qu'ils ne remplissent. Nulle offense plus grave que celle de suspecter leur parole, insulte qu'ils lavent dans le sang, et, s'ils ne peuvent tuer l'offenseur, ils se tueront eux-mêmes. Ces Sourahs, ces Poulayers, respirent la candeur. Ceux qui les traitent de «rebut et d'ordure», les disent incapables de rien imaginer, incapables d'inventer quoi que ce soit en dehors de l'exacte réalité[358].

[357] Essays, 51.

[358] Shortt, Hill Ranges.

Avant d'être entamés par la civilisation, avant d'avoir subi la conquête anglaise, ces sauvages se distinguaient par une virile fierté, une joyeuse indépendance, ne rendaient compte à personne de leurs faits et gestes, ne payaient redevance ni à chef, ni à gouvernement, ni à propriétaire; chacun avait l'entière jouissance de sa personne, de sa maison et de son champ. Indépendance complète, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Nul ne les avait conquis; depuis vingt siècles, leur peuple n'avait jamais courbé la tête devant aucun étranger: noble orgueil qui se lisait dans leur attitude et leur physionomie. Ils évitaient toute parole obséquieuse, toute politesse qui eût pu paraître humiliante; pour saluer, ils se bornaient à lever la main. Le plus jeune disait: «Je vais à mes besognes.—Va!» répondait l'ancien.

Le trait le plus agréable de leur caractère est encore l'affection mutuelle. Les civilisés de la plaine se donnent pour passe-temps les procès qu'ils s'intentent, ils se provoquent devant les tribunaux sous des prétextes futiles; dans leurs duels judiciaires, ils rivalisent de menteries et perfidies. Mais chez les Kolhs et les Khonds, autres mœurs. Rares d'homme à homme, les querelles sont encore plus rares d'homme à femme. L'époux qui se permettrait de blâmer sa moitié devant le monde, de la menacer, voire de l'insulter, soulèverait la réprobation, exciterait l'indignation générale. Il n'en faudrait pas tant à l'épouse pour la faire se détruire; trop souvent il a suffi d'un reproche discret pour provoquer un empoisonnement; une parole ironique, un compliment mal compris, et plus d'une s'est pendue. Elles se figurent que l'âme du suicidé revient tourmenter l'offenseur: idée qui a cours dans l'Inde entière, dans l'extrême Orient, et qui a certainement inspiré aux Japonais leur pratique bien connue du harakiri.

Dalton dit de ces sauvagesses qu'elles gagnent les cœurs par des manières franches et ouvertes, une naïve gaieté. Frayant dès leur enfance avec l'autre sexe, elles n'ont rien de la pruderie des Indoues et des musulmanes, élevées dans une réclusion rigoureuse, pruderie qui par moments fait place à des propos grivois et abonde en sous-entendus obscènes. On vante, au contraire, les grâces décentes des fillettes Hos ou Moundah, des petites Larka... Patience! Bientôt la civilisation les guérira de cette barbarie, les corrigera de leur ignorance.