Jusqu'à la seconde moitié du présent siècle, les Khonds abominaient toute espèce de commerce, ne voulaient faire usage d'argent ni de monnaies, rejetaient les coquillages comme moyen d'échange; au lieu de mesurer en espèces la valeur des choses, ils les supputaient en «vies», même les objets inanimés, même les haches, riz et farines. Quels arriérés!

Aucun peuple ne pousse plus loin la religion de l'hospitalité. De ce chef ils en remontrent aux Bédouins, aux Arabes du désert. Pas d'honneur qu'ils ne rendent à l'hôte, pas de complaisance qu'ils ne lui témoignent, mettant sa vie avant leur vie, son honneur avant leur honneur. «L'hôte, avant l'ami, même avant l'enfant!» dit un de leurs proverbes. Dès que se montre un étranger, quelque misérable soit-il, les chefs de famille viennent le saluer, lui offrent gîte et repas; il séjournera tant qu'il lui plaira: jamais invité n'a été renvoyé, jamais on ne lui a fait sentir que sa présence devenait gênante. Ils étendent l'hospitalité jusqu'aux Dombangous, basses castes et populations déchues qui les entourent; ils les traitent avec bonté, les font asseoir à leurs festins, les défendent envers et contre tous, les protègent comme s'ils appartenaient à leur communauté.

On les a vus étendre leur hospitalité jusqu'à des tribus entières. En certaine fête, il arriva qu'on se prit de querelle, et qu'après rixe sanglante un clan fut écharpé, mis en déroute. Poursuivis, la lance au poing, chassés de leurs hameaux, sans asile, délogés de leur héritage, les fugitifs allèrent frapper aux portes qui avaient été les leurs, et s'adressant à ceux qui les avaient mis à mal:

—«Nous sommes dépourvus de tout. Veuillez nous donner l'hospitalité.

—Entrez et soyez les bienvenus!»

Et tous maintenant de cohabiter sous le même toit, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois; les vaincus nourris, abreuvés, vêtus, servis par les vainqueurs. Cela dura toute une année. A la fin, les hébergeurs, n'y pouvant plus suffire, entrèrent en pourparlers:

—«Si vous vouliez reprendre vos maisons? reprendre vos champs? Si vous vouliez bien nous rendre votre amitié[359]

[359] Macpherson.

L'asile accordé aux ennemis n'est point refusé aux criminels; et, chose forte à dire, le meurtrier a cherché et trouvé refuge chez le père de l'homme qu'il avait tué. Cette hospitalité héroïque, ils la donnent quand ils savent qu'elle sera funeste, même à leur patrie. Exemple, la grande guerre de 1833 qui mit fin à leur indépendance. La Compagnie des Indes exigeait des fugitifs qu'on lui refusait:

—«Mais réfléchissez donc! Vous étiez de nos amis jusqu'ici. Ne nous obligez pas à montrer que nous sommes les plus forts. Vos champs seraient dévastés, vos bourgades incendiées, vos guerriers mitraillés. Et, si l'on en vient jusque-là, dures seront les conditions que nous imposerons aux survivants.

—Il ne sera pas dit qu'un Khond ait forfait à l'honneur, et qu'il ait livré le malheureux qui était venu l'implorer.»

On en vint aux mains. Les barbares—c'étaient des barbares—se défendirent avec une bravoure que ne pouvaient trop admirer les Anglais. En plus d'une rencontre, ils se firent tuer jusqu'au dernier. Finalement, les fugitifs indous furent livrés, mais par des Indous, les Khonds restant inébranlables dans leur fière et généreuse loyauté.

«Pendant une campagne de deux mois, dit Hunter, ils montrèrent une énergie indomptable. Décimés à la fois par la peste, par la famine et l'épée, il ne s'en trouva pas un dont faiblit le dévouement à la cause publique. Et quand les patriarches, trahis et livrés, encore par des Indous, furent condamnés à mort, avec quel admirable courage, quelle touchante résignation, quelle simple dignité, ils subirent une mort ignominieuse devant leurs habitations saccagées!»

Dirons-nous, par contraste, comment respectent le droit d'asile certaines nations qui se targuent de marcher à la tête du progrès et volontiers se proposent en exemple au monde[360]?

[360] Écrit au moment où la France a failli livrer Hartmann à la Russie.