Tels étaient les sauvages qu'on avait dépeints sous les plus noires couleurs. En 1820, lorsqu'il envahit le Colehan avec ses troupes, le major Roughsedge s'attendait à trouver des jungles: il débouchait dans un pays ouvert, légèrement ondulé, soigneusement cultivé. Les villages s'abritaient sous les tamarins et mangotiers; les maisonnettes se cachaient sous le feuillage des citrouilles et concombres.
Du costume, nos autochtones se soucient médiocrement; ils tiennent pour suffisants un mouchoir, un mauvais chiffon, quelque méchante lanière d'étoffe, une mince ceinture; les femmes se contentent d'une écharpe qu'elles enroulent une ou deux fois autour du corps ou des épaules, et qui leur retombe sur les seins. Ce qu'on économise sur la vêture, on le reporte sur l'ornementation. Tatouage discret, consistant en points de couleur, et traits sur le front, le nez, le menton ou les bras. Fleurs dans les cheveux, colliers, bracelets, chevillets, graines coloriées, dents et coquillages, anneaux de laiton, et surtout de fer, les seuls que Manou ait permis. Elles ont profité et même abusé de la permission. Kolhes et Khondes, rivalisant avec les Guinéennes et les Achantisses, s'annoncent de loin par un cliquetis de chaînes, par un jingli jinglo de ferrailles, plus lourdes que le boulet d'un forçat. Les Pandjas, hommes et femmes, se chargent de huit à dix kilogrammes de cuivre; et l'on affirme qu'en certains districts les belles chancellent sous leur quincaillerie. Le capitaine Sherwill eut un jour la curiosité de peser les affiquets et colifichets dont une demoiselle sonthal avait affublé sa personne: la balance accusa 34 livres. Les Dchouangues, qui tenaient, comme tant d'autres, que le tatouage est de tous les costumes le plus léger, le plus économique et même le plus élégant, qui le regardent comme un meilleur préservatif contre les rhumatismes que les camisoles de flanelle, les Dchouangues avaient conservé jusqu'à ces derniers temps le tablier de feuilles auquel Ève a donné son nom. De même les Couroumbas du Malabar, les Dchantchous du Masoulipatam, les Weddahs de Ceylan[361]. Cela choquait les ladies de Calcutta. Elles remontraient que Sa Gracieuse Majesté la reine Victoria ne pouvait tolérer que telles de ses sujettes ne portassent qu'un collier de graines, plus une ramée par devant et une autre par derrière. La vice-reine des Indes décréta que le scandale finirait; le christianisme et la civilisation supprimèrent l'innocente nudité dans les jungles d'Orissa. La chose mérite d'être racontée:
[361] Samuelles, Journal of the Asiatic Society, 1856.
En 1871, une compagnie, sur le pied de guerre, prit position et appela toute la tribu à l'ordre. Devant l'estrade du capitaine, dix-neuf cents individus défilèrent et ployèrent le genou. Roulements de tambours. Manœuvre en quatre temps, six mouvements. Quatre caporaux et deux sergents procédèrent, toujours au nom de Sa Pudique Majesté, à la toilette du beau sexe. Le premier estampillait la femme agenouillée, la marquait au front d'une tache rouge, lui instillait la première pudeur. Elle se relevait, faisait quelques pas, et le deuxième galonné lui mettait la main sur l'épaule et arrachait le feuillage antérieur,—inclinez-vous devant la vertueuse souveraine qui préside aux levers de Saint-James! Le troisième pioupiou débarrassait la sauvagesse du feuillage postérieur, et toute cette verdure était jetée dans un feu allumé exprès. Le quatrième passait à la pauvrette un jupon, le cinquième le lui bouclait autour des reins, le sixième voyait à ce qu'elle passât la porte. Enfant de la nature elle était entrée, civilisée elle sortait, ayant dépouillé la sauvagerie et revêtu la cotonnade de Manchester.
Il n'y a que les simples pour dire que «l'habit ne fait pas le moine». A preuve nos Khonds. Tant qu'ils croient aux faux dieux, ils tirent vanité de leur chevelure, qu'ils nouent en panache; mais, dès qu'ils ont embrassé la religion seule véritable, les missionnaires leur coupent la houppette, en signe qu'ils ont jeté bas le vieil homme et qu'ils participent au céleste héritage[362]. Sans qu'il eût été besoin de faire intervenir les baïonnettes, les Hosses de Singbhoum, renonçant spontanément à la mode antique, avaient compris qu'une pièce de madras est plus souple, plus décorative, et surtout plus voyante que les branchages, dont elles se troussaient naguère dans la frétillante danse, dite du Coq et des Poules. L'ancien costume avait aussi ses avantages; par moments, on le regrettait. Les fluctuations du marché ayant fait hausser l'article tissus et nouveautés, les belles déclarèrent net aux importeurs que, s'ils ne revenaient aux premiers prix, elles reprendraient l'ancienne mode, et, comme on les savait femmes de parole, elles obtinrent gain de cause.
[362] Grundemann, Kleine Missions Bibliothek.
Les cabanes sont toujours recouvertes de chaume, et même le code Manou ne permettait pas d'autre toiture. Elles affectent fréquemment la forme de ruche. Les parois consistent en clayons de bois enduits de boue, construction des plus primitives. L'habitation renseigne promptement et exactement sur la civilisation des gens et le confort auxquels ils sont parvenus. Jugés à cette mesure, les Mags du Bengale ne seraient pas haut classés dans l'échelle sociale, bien qu'ils perchent en un poulailler à un ou deux étages, formé par des bambous attachés à des pieux; au rez-de-chaussée les cochons domestiques. Ne brilleraient pas non plus les Pandjas de Djeypour, qui, avec des bâtons enduits d'argile, enclosent des bauges dans lesquels ils entrent en rampant et se tordant. L'espace intérieur est trop étroit pour qu'un homme, même de petite taille, s'y étende de son long ou se tienne debout, le taudis n'ayant guère qu'un mètre de haut, nous dit-on. Père et mère, enfants et adultes, s'encaquent et s'empaquettent, cuisent à l'étuvée, émettant des transpirations qui nous épouvanteraient, mais qui ne troubleraient guère des Chinois[363]; s'il est vrai qu'ils se mettent à douze dans une chambre de vingt pieds carrés, pour manger, boire, travailler et dormir. Ne se distingueraient pas davantage par la somptuosité des demeures, les Dchouangs, qui, récemment encore, n'employaient que le silex pour armes et outils, n'avaient aucun mot pour le fer ou le métal. Les Dchouangs ou «Ceints de feuilles» couvrent aussi de ramures leurs huttes; elles occupent une superficie qu'on assure ne pas dépasser cinq à six mètres carrés: pour nos fermiers, chenil médiocre, porcherie insuffisante. Encore se partagent-elles en deux compartiments: le garde-manger, le penum des pénates antiques, et le dortoir, où mioches et filles dorment sous les yeux des parents.—Les garçons? Ils couchent ailleurs. Dchouangs, Gonds, Ouraons, Koukis, Nagas, nombre d'aborigènes qui habitent depuis les Vindhyas jusqu'aux monts Garos et Khassias, construisent des baraques[364] que nous appellerons des «garçonnières». Y habitent les éphèbes qui se brimadent pour faire apprentissage d'homme; y habitent aussi tous les adultes non mariés. C'est le plus beau, le spacieux bâtiment du village, le palladium et le sanctuaire de la tribu. On y garde les tambours, gongs, et tamtams, les reliques des ancêtres, les armes de prix, les trophées de chasse; c'est aussi le prytanée où les étrangers et tous hôtes sont traités avec l'hospitalité généreuse qui distingue les peuples pauvres.
[363] Journal des Missions évangéliques.