[225] Tant pour l'idée principale que pour la majeure partie des documents à l'appui, la présente étude est tirée de la monographie que M. Bachofen a publiée dans les Antiquarische Briefe: la Famille Maternelle chez les Naïrs.

Un bloc erratique en plein champ de blé, un menhir au milieu d'un jardin, dressant sa tête de granit au-dessus des pervenches, clématites et roses grimpantes, tels nous apparaissent les Naïrs, qui, dans un État des mieux policés, ont conservé avec une ténacité singulière la coutume de la Famille Maternelle, une des plus antiques dont nous ayons connaissance, et sans laquelle nombre de Primitifs resteraient inexplicables. Ces débris de préhistoire, enchâssés dans la civilisation orientale, ne sont pas la moindre merveille du Pays des diamants et pierres précieuses.


Du cap Comorin à Mangalore, entre les Ghâts et la mer des Indes, s'étend le Malabar ou Malayalam, mot tamoul signifiant une «bande de terrain au pied des montagnes». Peu de plaines, sol très accidenté. Le paysage ressemble fort à celui qu'on admire tant aux Sandwich et autres îles de l'Océanie[226]. Des pluies abondantes donnent au «jardin de la Péninsule» une végétation vigoureuse. De la moindre motte sort une fleur, même le sable verdoie. Les vagues de la mer baignent les pieds des cocotiers; au-dessus des rizières, sur chaque butte, sur chaque éminence, s'élèvent des bosquets d'arbres: mangotiers, bambous, bananiers gigantesques, catchous à fleurs rouges, pipoulas au frémissant feuillage, papayers à grandes feuilles palmées, disposées en verticilles.

[226] Clements Markham.

Au milieu de cette verdure, des pagodes et des maisonnettes blanches, au-dessus desquelles l'aréca[227], le plus gracieux des palmiers, balance ses palmes plumulées à tout souffle de vent. Entre les rizières et les champs de cannes on traverse des allées d'ananas et d'aloës; on entre dans le plus petit village par de magnifiques avenues d'arbres au bienfaisant ombrage. La nature se montre belle, le ciel clément et la terre généreuse. Pour parler comme Firdousi, «la chaleur est fraîche, tiède la froidure.» Nulle part l'homme n'a moins de droits à se dire et à se sentir malheureux.

[227] Areca betel, jacktree, nommé jaqua par les Portugais, du tamoul choulaka.


Le sol fertile, qui produit tant de fleurs resplendissantes et de fruits savoureux, donne naissance à de beaux types humains, à des hommes bien faits, des femmes bien tournées. Population mêlée. Le commerce et la petite industrie ont enrichi le Malabar, et dans cette autre Phénicie attiré de nombreux immigrants. Sur un fond indigène, plus ou moins dense, brochent les brahmanes; des Arabes Moplahs et des Malais se sont fixés dans les ports que fréquentent les Européens. Les Portugais vinrent les premiers, les Hollandais suivirent, les Anglais y sont jusqu'à nouvel ordre.

Les aborigènes se partagent en castes nombreuses. Tout en premier, la race guerrière et aristocratique des Naïrs[228]. Quoique de souche soudra, disent les brahmines, ils se sont faits officiers militaires et civils, administrateurs de toute catégorie. Avec leurs sous-castes, ils formaient naguère le cinquième de la population. Venaient en dernier lieu la peuplade rustique des Tchermour[229], ou autochtones, et comme intermédiaires, les Tirs[230], émigrés de Ceylan, dit-on, pépinière d'artisans, cultivateurs et domestiques, devenus, depuis un temps immémorial, serfs et clients des Naïrs, leurs métayers ou fermiers. Tout modestes et retenues qu'elles soient, leurs femmes ne veulent d'aucun vêtement au-dessus de la ceinture; disant qu'elles ne sont pas des prostituées pour se couvrir les seins. Du reste, elles sont jolies, ont une superbe chevelure. Les dames anglaises, qui les engagent comme bonnes et nourrices, ont maintes fois essayé de leur faire porter fichu, au nom du décorum britannique, mais ont trouvé la ferme résistance qu'elles eussent elles-mêmes opposée, si on leur eût demandé d'aller dévêtues par voies et par chemins. Dans ce même Malabar, à la fin du siècle dernier, le sultan Tippo avait voulu contraindre à s'habiller les Malai Coudiacrou qui gagnent leur vie à extraire le jus des palmiers; il leur offrit même de les fournir de toile tous les ans aux frais de l'État. Les pauvres gens exposèrent qu'ils ne pourraient jamais se faire à l'embarras de porter peille sur le corps. Leurs humbles remontrances restant sans effet, ils se décidèrent en masse à quitter le pays. Ce qu'entendant, le souverain prit le parti de les laisser tranquilles dans leurs forêts[231]. Du reste, les Naïrs, eux aussi, se couvrent très parcimonieusement; les femmes, même les princesses, à peine plus que les hommes[232].