A l'instar de l'Église primitive, ils célébraient des agapes avec mets non sanglants, riz, pâtes, miel, canne sucrée. Pour baptiser leurs enfants, ils leur imprimaient sur le front le signe de la croix avec un fer rouge,—on dit que les chrétiens d'Abyssinie conservèrent longtemps cette coutume—et dès qu'ils les avaient ainsi marqués, fussent-ils encore à la mamelle, ils les faisaient communier sous les deux espèces[247]. Les prêtres sont appelés Kassanar[248], se marient et portent longue barbe. Au Vendredi-Saint, ils crèvent les yeux à Judas l'Iscariote; au dessert ils apportent un gâteau, tous y piquent le couteau; et quand chacun y a été de son coup, mangent la pâtisserie. A Pâques, les fidèles relatent leurs gros péchés de l'année sur des morceaux de papier dont ils bourrent un canon de bambou; la décharge disperse en l'air toutes les fautes de la communauté, et plus il n'en sera question[249]. Le recensement de 1872 indiquait un chiffre de quatre cent mille Jacobites[250].
[247] R. P. Philippi, Itinerarium Orientale.
[248] Du syriaque Quasi, ecclésiastique, et du tamoul Nar, Naïr, chef.
[249] Day, The Land of The Permauls.
[250] Allgemeine Zeitung, V. 1889.
Au temps de leurs premières ferveurs, ces nouveaux convertis, imbus des doctrines apportées de Syrie et d'Arménie, avaient pensé constituer au Malabar un nouvel ordre de choses: abolir l'antique matriarcat, inaugurer un patriarcat tout autrement rigoureux que le brahmanique. Ils déclarèrent le sexe féminin déchu de tout droit à l'héritage, et leurs descendants continuent à donner tout aux garçons, rien aux filles.
Les conquêtes des Portugais firent au début une haute position aux confrères chrétiens, les Nasarani, lesquels, du reste, n'avaient pas besoin d'être protégés. La commerçante Calicut devait sa prospérité, sa puissance et sa richesse à sa tolérance envers tous les cultes: «Chacun y vit en grande liberté de conscience», remarquait Pyrard, qui, parmi les chrétiens d'Europe, n'avait pas été habitué à ce spectacle. En 1541, survint l'étonnant François de Xavier, qui, assisté de quelques compagnons seulement, et plus heureux que l'apôtre Thomas lui-même, fit la plus merveilleuse pêche qui soit jamais entrée en la barque de saint Pierre[251]: cinq cent mille hommes d'un coup de filet[252]. Maintes fois il se plaignit d'avoir les bras cassés de fatigue,—baptêmes par centaines et centaines,—il regrettait aussi de ne rien entendre à ce que racontaient ses intéressants néophytes. Sans doute, la secte eût pu constituer un parti puissant en faveur des Lusitaniens, asseoir définitivement leur puissance, n'était que les chrétiens d'Occident se mirent en devoir de tyranniser leurs frères d'Orient, de les traiter en hérétiques, ni plus ni moins que les frères d'Abyssinie, non moins miraculeusement retrouvés. Les Jacobites eurent l'impardonnable tort de ne pas se soumettre immédiatement à l'évêque de Rome; ils s'obstinèrent à refuser les nouvelles prières, liturgies et incantations latines auxquelles ils n'entendaient goutte, à conserver leurs formulaires syriaques auxquels ils ne comprenaient pas davantage, mais qu'ils disaient avoir été dictés par Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même; ils se défendaient en disant que les formules sacramentelles perdent force et vertu, dès qu'elles subissent le moindre changement, ne serait-ce que dans la prononciation. Des deux parts on s'entêtait le plus à ce que l'on connaissait le moins.
[251] Matthieu, IV, 19.
[252] Mrs. Guthrie, My Year in an Indian Fort.
Les choses étaient bien gâtées, quand survinrent les Jésuites. La Mission romaine s'ingratia chez les princes, les habitants et même les prêtres. Ils se disaient les Brahmanes de l'Occident[253], s'habillaient en brahmanes, mangeaient à la brahmane, marquaient du dégoût pour tout ce que rejetaient les brahmanes, se conformaient aux pratiques et coutumes des brahmanes, faisaient décider par un concile à leur dévotion que le cordon sacré, porté par les brahmanes en leur qualité de régénérés ou «deux fois nés», est dépourvu de toute signification religieuse, et n'a qu'une valeur de distinction sociale, purement sociale. Eux-mêmes imaginèrent de se partager en jésuites de haute caste et jésuites de basse caste; et quand un jésuite porté dans son palanquin rencontrait un jésuite marchant à pied, les deux jésuites faisaient semblant de ne point se connaître. S'évertuant à donner la couleur brahmanique à leurs doctrines, ils forgèrent un cinquième livre des Védas, qu'ils firent découvrir comme par hasard: toute la révélation chrétienne y était contenue. Brahmanisant pour que les brahmanes christianisassent, ils faisaient un tel amalgame de rits brahmano-chrétiens et christiano-brahmaniques, qu'entre Christ et Crichna on n'eût su distinguer. Aussi firent-ils des convertis par milliers. Personne mieux qu'eux ne pratiqua le précepte donné par l'apôtre saint Paul: «se faire tout à tous.»