[253] R. P. Barreto, Relation des Missions de la province de Malabar, Paris, 1645.

Plus sévères, beaucoup plus sévères, les Carmes et Dominicains réprimandaient cette conduite avec véhémence, ne ménageaient pas les épithètes de fourbes et parjures. Le Saint-Siège ne savait à qui entendre. Mais les uns et les autres s'accordaient pour traiter les pauvres Jacobites avec une inflexible rigueur. Les exploits de la Santa Hermandad au Malabar et à Ceylan, les bûchers et les autodafés de Goa sont tristement célèbres. Nombre de Jacobites se réfugièrent à l'étranger, l'évêque s'échappa dans les montagnes, ce qui lui valut le sobriquet de «prélat marron». L'Inquisition travailla si bien qu'elle supprima la majeure partie des hérétiques, c'est-à-dire des chrétiens primitifs.

Les survivants accueillirent avec un soupir du soulagement les Hollandais qui, en 1663, s'emparèrent du Malabar. L'archevêque s'enfuit à son tour, mais en retroussant sa robe, lança les foudres de l'excommunication sur son confrère, l'évêque syriaque, et sur tout le vieux parti qui se réclamait de l'apôtre saint Thomas:

«Ah qu'il est beau de voir des frères,
D'un même amour unis entre eux!»

A leur tour, les Hollandais avancèrent avec leur dogmatique; ils exigeaient des gardes champêtres et juges de paix une déclaration de conformité à la Confession helvétique; même pour signer un simple bail à ferme[254], il fallait montrer patte blanche. Le Formulaire de Dordrecht était répété sous les manguiers où jacassaient les perroquets, où roucoulaient les pigeons.

[254] Journal des Missions évangéliques.

Par-dessus vinrent les Anglais, qui à l'action des dominies substituèrent celle des révérends et missionnaires anglicans. Mais leur propagande manqua de zèle, et les coreligionnaires s'indignaient de leur tiédeur. En effet, les chrétiens disparaissaient comme par enchantement, on n'en trouvait plus en des districts où jusque-là on les avait comptés par milliers.

Au milieu de ces revirements, on avait perdu de vue les questions du matriarcat. Malgré l'élan de sa première attaque, le christianisme n'avait pas ébranlé l'antique institution; il est même permis de supposer que s'il ne fit pas plus de progrès pendant une si longue existence, c'est qu'il ne pouvait avoir l'appui de celles qu'il excluait de la propriété, auxquelles il refusait le droit, dont il restreignait la liberté et l'indépendance. Or, en ce pays, les femmes sont plus qu'ailleurs influentes et respectées; depuis temps immémorial, la coutume du Malabar ne permettait pas qu'une personne du sexe féminin fût condamnée à mort; seulement, dans les cas extrêmes, la criminelle était vendue comme esclave, expédiée par delà les frontières.

Où la Croix avait échoué, l'Islam ne paraît pas avoir même essayé de combattre. Nous avons déjà vu comment il s'était allié avec l'élément indigène contre la domination brahmanique. Les rigoristes musulmans n'ont pas cessé de reprocher aux Arabes du Malayalam la faiblesse de leur prosélytisme, la tiédeur de leur opposition à un système évidemment contraire à la loi de Mahomet. Acceptant ce qu'ils sentaient ne pouvoir empêcher, ces immigrants avaient épousé des natives, fait naître la race métisse des Mapillas[255], et adopté, sans paraître en souffrir, l'hérédité suivant la ligne féminine, régime qui de l'oncle maternel fait le chef de famille; et qu'ont également accepté les Musulmans des Laquedives[256].

[255] Mapillas, les notables.