[256] Hunter, Imperial Gazetteer of India.


Quelle était donc cette «famille maternelle» qui se maintint à travers tant d'obstacles, tant d'invasions et de si longs siècles, cette famille à laquelle les Naïrs et la plupart des enfants du Malabar se montraient si fort attachés?

Depuis que les mémorables travaux de Bachofen et Mac Lennan ont ouvert à la science sociale des horizons nouveaux, on sait que ce fut sous l'influence, non de la famille paternelle, mais de la maternelle, que l'humanité émergea des promiscuités premières. Longtemps on ignora la paternité, longtemps la part que l'homme prend dans l'acte de la génération passa pour secondaire ou pour impossible à déterminer. Ce fut sous l'influence de la maternité, fait tangible, que s'élaborèrent et se développèrent les notions de race, de famille, de partages et d'hérédité.

Au début, toutes les femmes appartenaient à tous les mâles de la tribu, indistinctement. Entre les enfants qui n'avaient d'autre père que l'ensemble des guerriers, il ne pouvait être distingué que par les mères, d'où les clans maternels qui longtemps existèrent sans rivaux. Ils se sont maintenus chez la plupart des peuplades sauvages ou demi-barbares, ils étaient de règle chez les anciens Étrusques, Campaniens, Athéniens, Argiens, Arcadiens, Pélages, Lyciens et Cariens, pour ne nommer que ceux-là. Encore sous la trente-troisième année de Ptolémée Philadelphe, la matronymie faisait loi en Égypte; les parties qui intervenaient dans les actes publics apparaissaient comme fils de leur mère, ne mentionnaient pas leur père; même le nouveau marié perdait son nom pour prendre celui de sa femme[257], abandonnait à l'épouse tout ce qu'il possédait, en prévision de la famille qu'elle donnerait; ne se réservait rien en propre, demandant seulement à être entretenu jusqu'à la fin de ses jours, puis enseveli d'une façon convenable.

[257] Révillout, Papyrus démotiques.

Telle famille, telle propriété. Quand la propriété prit forme et consistance, la transmission s'opéra au profit de la lignée maternelle. Le «matrimoine» précéda le «patrimoine». Point n'est besoin de rapporter la «coutume de Barèges» ou celle des anciens Ibères. Ne sortons pas de l'Inde anglaise:

«Les Nicobariens préfèrent avoir des filles que des garçons. Ce n'est point à l'homme de choisir sa compagne et de la faire entrer dans sa hutte, mais à la femme de se prendre un compagnon et de l'amener chez elle. Les parents qui n'ont que des fils ont une triste vieillesse. Délaissés par leurs garçons, les uns après les autres, ils s'éteignent dans la solitude; ceux qui ont la chance d'avoir des filles deviennent le centre d'une famille grandissante[258]

[258] Vogel, Vom indischen Ocean bis zum Goldlande.

«Chez les Khassias des Monts Garro, les biens passent de mère en fille. La femme, directrice de la communauté, vit sur sa propriété et dans sa maison à elle; se choisit un époux à son gré, ne regarde pas longtemps à divorcer. Il est vrai qu'elles travaillent plus que les hommes; ce sont elles qui portent dans de grands paniers les voyageurs qui traversent le pays[259]