[259] Steel, Journal of the Ethnological Society, VII. Campbell.

«Les Pani Kotch, voisins des précédents, reconnaissent à leurs femmes une situation privilégiée, qu'elles légitiment par un travail plus actif et plus intelligent que celui du sexe masculin. A elles de fouir le sol, de le semer et complanter; à elles de filer, de tisser, à elles aussi de brasser la bière; elles ne se refusent à aucune corvée, ne laissant aux hommes que les plus grossiers ouvrages. Les mères de famille marient leur progéniture encore en bas âge; dépensent, aux repas des fiançailles, moitié moins pour le conjoint que pour la conjointe. Quant aux filles adultes et aux veuves, elles savent fort bien se trouver des époux; aux riches, les partis ne manquent guère. Le préféré va vivre chez la belle-mère qui règne et gouverne, prenant sa fille pour premier ministre. Si le consort se permet des dépenses auxquelles il n'a pas été autorisé spécialement, il les soldera comme il pourra. On a vu vendre pour esclaves des pères de famille, l'épouse se refusant à payer les amendes qu'ils avaient encourues;—il lui était loisible de convoler en secondes noces[260]

[260] Hodgson, Journal of the Asiatic Society of Bengal, 1849, Dalton.


Nulle population ne s'est complu davantage que les Naïrs dans la famille maternelle, ne l'a plus logiquement développée, en dépit des obstacles accumulés contre cette institution par une race admirablement intelligente, et qui, de plus, était servie par la victoire.

Les Brahmanes, cette caste orgueilleuse et d'intelligence affinée, comment eussent-ils renoncé à dominer, à exploiter des populations simples et naïves? Entre le patriarcat et le matriarcat, entre ces deux systèmes de filiation, la conciliation semblait impossible, infranchissable. Ils tournèrent l'obstacle avec une ingéniosité, une persévérance dignes d'une race sacerdotale. Ils étaient obligés de reconnaître que décidément la population indigène ne voulait pas de leur système familial. L'imposer à nouveau, impossible. Et cependant, leur loi était formelle; ils ne pouvaient abandonner la filiation par le père sans se frapper eux-mêmes de déshérence, sans avouer qu'ils s'étaient trompés. Nous verrons comment ils s'y prirent.

Les Naïrs aiment leur famille plus qu'autre chose au monde, en font le but de leur existence. Comme tous les Indous, ils tiennent pour répréhensible l'homme qui, de propos délibéré, refuserait d'être père et se priverait des doux soucis que les enfants coûtent à élever; ils s'indignent contre la fille qui se refuse à être mère[261]; ils vouent à de terribles châtiments dans l'autre monde celle qui n'a pas reproduit l'espèce. Les onze mille vierges, gloire de Cologne, firent bien de se présenter devant saint Pierre qui les reçut avec honneur dans le paradis chrétien; du paradis tamoul elles n'eussent jamais franchi le pont-levis. On marie les Malabares dans leur douzième année et même auparavant. Un astrologue fait choix d'un jour heureux pour la fête, qui est célébrée en grande pompe. Ont été convoqués musiciens et comédiens, saltimbanques, danseurs et danseuses. Sont présents, les parents et amis venus de près ou de loin. L'oncle et les frères de la mariée reçoivent les visiteurs, les présentent à la mère et aux sœurs, parées de leurs plus beaux habits. La demoiselle et le monsieur qu'on lui a choisi pour époux font leur entrée. En grande cérémonie on leur passe au cou une chaîne d'or avec deux carcans mignons, et ainsi enchaînés l'un à l'autre ils vont et viennent devant l'assemblée. Après quelques tours de promenade, on les délivre, mais tout aussitôt l'époux noue à la gorge de l'épousée un tali, l'équivalent indou de notre anneau de mariage. C'est un cordon auquel on a attaché quelque bagatelle symbolique: ici une pierre précieuse, là une feuille d'or enroulée en cornet, et traversé par un fil de soie. Sitôt le tali attaché, les jeunes gens sont déclarés unis au nom de la loi, et les divertissements commencent. Après quatre ou cinq jours de festivités, les gens de la noce sont congédiés, même le nouvel époux. On le remercie poliment du service rendu:

[261] «Si une fille, arrivée à l'époque où les signes de nubilité se manifestent, vient à mourir sans avoir eu commerce avec un homme, les préjugés de la caste exigent que le corps inanimé soit soumis à une copulation monstrueuse.» Abbé Dubois, Mœurs de l'Inde.

—«Nous vous remboursons vos dépenses, nous vous faisons cadeau d'un habillement complet, et nous vous mettons dans la main une douzaine de francs, après quoi, vous êtes tenu d'honneur à ne plus encombrer de votre présence l'appartement conjugal.»

Un demi-Brahmane, quelque Franciscain ou Capucin, comme on dirait chez nous, consent parfois à faire lui-même et en personne la remise du tali; mais cet honneur fait à l'épousée, il se refuse à l'œuvre maritale, pour laquelle consommer on appelle un entrepreneur payé à forfait. Marco Polo, que ces épousailles émerveillaient fort, raconte en substance: