«Les Patamares, faquins et ouvriers du port, embauchés pour la besogne, marchandent leur service, débattent la rémunération; mais s'ils tiennent trop haut les prix, on s'adresse à des Arabes et étrangers, qui, travaillant gratis et sans se faire prier, seraient préférés à tous autres, s'ils savaient s'éloigner à temps. Plus d'un voyageur bien fait et d'aspect agréable a été surpris par la proposition qu'on lui faisait d'épouser, sur l'heure, quelque charmante créature; mais après le mariage, la famille lui tirait la révérence en lui faisant comprendre qu'il y aurait indiscrétion à rester plus longtemps, et danger à revenir.—Cependant la mariée portera toute la vie le précieux tali autour du cou et ne le quittera que si l'homme qui le lui a remis vient à mourir. Alors elle prendra le deuil, se purifiera, se baignera, et tout sera dit.»
Cela ressemble peu, il font l'avouer, aux larmoyantes histoires qu'on nous avait contées de la «veuve du Malabar».
Arrêtons-nous, un instant, pour constater que ces curieux mariages sont évidemment un reliquat de l'époque brahmanique, alors que les conquérants s'évertuaient à imposer leurs institutions à une peuplade qui n'en avait cure. Peut-être, les habitants, chefs de famille, étaient-ils malmenés, s'ils ne prouvaient avoir satisfait aux prescriptions du mariage légal? Ils en prenaient bravement leur parti et se mariaient pour la forme, le fiancé et la fiancée s'accordant à ne pas prendre au sérieux l'engagement contracté. L'officier d'état civil exigeait un billet de mariage?—On lui apportait son billet. Mais aucune police ne pouvait forcer les nouveaux époux à se prendre en affection, ne pouvait contraindre le père à s'inquiéter d'enfants qui lui étaient indifférents. On avait beau le déclarer auteur authentique de sa progéniture; il haussait les épaules. Car la paternité ne compte pour rien en ces pays où tous les enfants ont une mère, mais point de père. Ce n'est pas que la filiation fût toujours incertaine. Il est des princesses, hautes et puissantes dames, qui se permettent la fantaisie d'avoir un amant en titre, et même de n'en avoir qu'un seul. A Cannour, Buchanan alla présenter ses respects à la Bibi, qui l'accueillit fort bien et lui présenta le père de ses enfants. Au dîner de gala qui fut donné au voyageur, le mari de la reine mangeait à l'office. Les princes et rois avaient des maîtresses sur la fidélité desquelles ils pouvaient compter et qu'ils gardaient la vie durant; mais les enfants, réputés de sang non royal, appartenaient à la famille de la mère et à celle-là seulement. Jusqu'ici, nous avions cru que, de toutes les joies, celles de la paternité sont les plus douces et profondes... Voici des hommes qui les ignorent. Nous avions cru la paternité un sentiment naturel... Elle n'est qu'une idée acquise.
Partout ailleurs, le mariage est ou a été la prise de possession de la femme par l'homme. La coutume malabare[262] fait exception à la règle; les noces n'interviennent que pour émanciper la femme et l'introduire dans le monde. Pour gagner l'indépendance elle prend maître; le contrat de servitude en main, elle acquiert la liberté de sa personne. Pourvu qu'elle porte son tali au cou, elle est affranchie du lien conjugal. Ce n'est pas la première fois qu'on a vu un symbole verser en son contraire, une institution se dénaturer et changer du tout au tout. Mais reprenons le fil:
[262] Connue sous le nom de Marrou Moka tayoum.
L'épouse émancipée demeure chez sa mère, au besoin chez un de ses frères, à moins qu'elle ne préfère s'installer dans ses meubles. Elle entend mener joyeuse vie, se lier avec qui elle l'entendra, mais avec son mari légal, l'opinion publique ne le lui pardonnerait point. Les premières présentations sont faites par ses deux protecteurs, la mère et l'oncle maternel. Dans le nord du Malayalam, où la progression vers la famille paternelle est plus avancée, les convenances ne permettent guère à la dame d'avoir plus d'un galant à la fois. Mais dans le sud, dont nous décrivons plus particulièrement la coutume, la femme est d'autant plus considérée qu'elle a plus d'attentifs, quatre, cinq, six, sept, pas au delà de dix à douze; car il y a des bornes à tout. Suivant les convenances réciproques, chacun est l'hôte privilégié pendant vingt-quatre heures, une semaine, une décade ou une demi-décade. Le roi du jour veut-il écarter les visiteurs, se débarrasser des importuns? A la porte, il accroche son bouclier, fiche son épée[263] ou son couteau; on sait ce que cela veut dire.
[263] Thévenot, Voyage, V.
Et que faire en dehors du service de la reine? Ce qui plaît. Le semainier d'un groupe est libre de postuler les mêmes fonctions en tous autres endroits; il se présente, est agréé ou refusé, va, vient, sort, rentre. Où il y a gêne, il n'y a pas plaisir. Les actionnaires de ces sociétés à capital variable contribuent, chacun pour sa quote-part, aux dépenses de l'établissement. Qui pourvoit aux vivres, qui aux boissons, qui à l'écurie, qui au jardin. L'amant premier en titre, l'amant favorisé, est chargé du vêtement, article qui peut ne pas monter bien haut, car sous cet agréable climat le monde s'habille peu; moins on est vêtue, plus on montre de perles et joyaux. Les femmes prennent grand soin de leur chevelure; on vante leur taille élégante, leur aspect décent et agréable, l'amabilité de leurs manières. En principe, les cadeaux ne sont pas coûteux; il est admis qu'on doit aux belles faire une existence confortable, suivant le train de vie auquel elles étaient habituées, mais pas davantage, car elles veulent s'amuser, mais non s'enrichir. Si une femme est libre d'avoir sa douzaine de cavaliers, les cavaliers à leur tour sont libres d'avoir autant de maîtresses, chez lesquelles ils répartissent leur stock de vêtements, armes, chevaux et objets personnels. Quand la fille renvoie au favori la robe dont il lui avait fait présent, il comprend qu'il doit cesser ses visites, et cherche fortune ailleurs.