On a prétendu que ce genre de vie avait été imaginé par les souverains et les législateurs, afin de créer une aristocratie guerrière, indifférente au lucre, insensible aux soucis de famille ou d'ambition. Mais pareil genre de vie ne s'invente pas. Insistons sur le fait que ces mœurs sont celles des nobles et gentilshommes, le petit peuple n'ayant ni assez de fortune ni assez de loisir pour vivre d'une vie dont le mobile principal n'est pas le travail, mais l'agrément. Cette liberté de mœurs est le privilège des classes dirigeantes, leur prérogative essentielle. Un Naïr est bienvenu à se lier avec telle ou telle, une Naïre accorde ses faveurs à qui lui plaira, mais on ne s'encanaille pas. Il y a trois siècles, les mésalliés étaient tués ou assassinés par leurs pairs. Aujourd'hui, les infractions ne sont plus punies de mort, mais de déshonneur. Ailleurs, l'adultère se commet d'individu à individu, ici de caste à caste. «De noble seigneur à honneste dame», pour parler le langage du sieur de Brantôme, rien qu'honnestetés; mais un manant s'en mêler, fi donc! Le Zamorin pouvait prendre pour favorite toute jolie personne de la noblesse; chacun se faisait honneur et plaisir à lui complaire; mais il n'aurait pas fallu qu'une princesse distinguât un rustre et lui accordât ses faveurs.
Insistons sur les plus intéressants aspects de cette famille malabare, restée si primitive encore: succession de mère en fille, et d'oncle aux enfants de la sœur aînée[264]; la maison dirigée par la mère ou par la plus âgée des filles;—la polyandrie et la polygamie se coudoyant ou inextricablement mêlées, grâce à l'institution des «ménages sociétaires». Ainsi, telle femme est l'épouse de plusieurs hommes, qui ont à leur tour chacun plusieurs maîtresses. En thèse générale, la polygamie est le fait des riches et puissants, tels que les Naïrs de la haute société; la polyandrie la ressource des pauvres, tels que les charpentiers, fondeurs, orfèvres et forgerons[265]. Il s'ensuit que l'une est beaucoup plus fréquente que l'autre, tant au Malabar qu'en plusieurs parties de l'Inde, et notamment à Ceylan[266]. La forme la plus simple et la plus générale est la polyandrie adelphique, dans laquelle plusieurs frères s'attachent à une seule femme. Les cinq Pandouides avaient une épouse commune; ce qui n'empêchait pas chaque frère de courir aventure, de contracter mariage pour son compte, mais les épouses qu'ils amenaient devaient toutes accepter la suprématie de la grande, de l'incomparable Krishna Draaupadi[267]. La coutume étant encore assez répandue, nous n'en citerons que des exemples du passé et en petit nombre: l'Arabie Heureuse, dans laquelle la femme était commune à tous les frères[268];—Sparte, où il en était de même dans les familles pauvres[269];—les Canaries[270].
[264] Loi dite Alya Santana, Walhouse, Journal of the Anthropological Institute, 1874.
[265] Jacolliot.
[266] Maha Bharata, Adi Parva.
[267] Duncan, Historical Remarks.
[268] Strabon.
[269] Polybe et Xénophon.
[270] Béthencourt.