Les frères Naïrs se mettent souvent à plusieurs, disions-nous, pour entretenir une femme; quant à leurs sœurs, elles vivent en hétaïres; et par une exception singulière, vrai paradoxe social, il leur faut être mariées pour jouir de la liberté des amours. Observation importante: la conjugalité est ici dominée par la fraternité, ou si l'on préfère, par l'adelphisme: les relations entre époux et épouse, entre amant et maîtresse sont moins intimes qu'entre frères et sœurs. Dans notre milieu, et sous l'influence des «idées acquises», la chose paraît inexplicable et presque contre nature; mais là-bas, on ne suppose pas qu'il puisse en être autrement.

Donc, la mère règne et gouverne; elle a dans la maison pour premier ministre la fille aînée, laquelle transmet les ordres à tout son petit monde. Dans les grandes cérémonies d'autrefois, le prince régnant, lui-même, cédait le pas à son aînée; à plus forte raison reconnaissait-il la primauté de sa mère, devant laquelle il n'osait s'asseoir, avant qu'elle lui en eût donné la permission,—telle était la règle au palais et dans la plus humble demeure du Naïr. Les frères obéissent à leur aînée, respectent leurs cadettes; avec lesquelles, pendant la première jeunesse, ils évitent de se tenir seuls, par crainte d'une surprise des sens. Les relations sont très différentes selon les âges. La langue tamoule, bien qu'elle distingue l'aînée des cadettes, et les cadettes suivant leur rang, n'a pas d'expression répondant à notre mot générique de sœur. Combien d'observateurs superficiels se hâteraient d'en conclure que cette population mal née ne connaît pas l'amour fraternel!

Les fils, cependant, ne sont pas obligés de demeurer avec leur mère, ils ont la faculté de se créer un nouvel intérieur. Qui veut, quitte la maison maternelle, emmenant sa sœur préférée pour lui donner la direction du ménage. La femme qu'il prendra vient en seconde ligne, devra à la belle-sœur soumission et respect. S'élève-t-il un conflit? Au mari de prendre fait et cause contre sa conjointe, laquelle aussi le sacrifiera, si les intérêts de son propre frère sont en jeu. Que l'époux vienne à mourir, aussitôt l'épouse partira avec ses enfants; quels qu'aient été son attachement et sa fidélité au défunt, on ne songera pas même à la garder. L'amour conjugal, chose passagère, pensent les Naïrs, l'amitié entre frère et sœur, chose durable. L'épopée des Nibelungen, sous sa forme primitive[271], témoigne d'un semblable état de choses, qui s'est perpétué en plusieurs pays, notamment en Serbie—à preuve les chants populaires—et chez les Yoroubas d'Abékouta, parmi lesquels les droits du frère priment ceux du mari, et même ceux du père[272].

[271] L'Islandaise. Bachofen, Antiquarische Briefe.

[272] Townsend, Journal des Missions évangéliques.

Sans réclamer contre la coutume qui prévaut aujourd'hui; tout en admettant que nos civilisés ont leurs bonnes raisons de faire ce qu'ils font, il faut reconnaître que la coutume malabare simplifie singulièrement le Code civil et le Code pénal. Nul procès en adultère, en divorce, en séparation de corps ou de biens, aucune difficulté quant aux héritages... Quel allègement!


Mais comment se comportaient les Brahmanes vis-à-vis d'une institution qui renversa leur pouvoir, parce qu'ils avaient voulu la renverser? Pouvaient-ils reconnaître qu'ils s'étaient trompés?—Non, puisqu'ils sont prêtres. Donc ils n'ont cessé de la contester, de la dire bonne, tout au plus, pour des peuples arriérés et des castes méprisables. Tant qu'ils sont, ils se disent plus nobles que le roi, et les Tambourans ne leur vont pas à la cheville. Il suffit aux nobles qu'un Paria s'arrête à trente-deux pas, mais les prêtres et fils de prêtres exigent distance double. Ils se prétendent toujours les souverains légitimes du pays. Avant la conquête anglaise, le Zamorin, par la grâce de Dieu, se croyait l'autocrate et maître absolu... Quelle erreur que la sienne! Le dernier des prêtres lui était infiniment supérieur, si la religion n'a pas menti.—«C'est nous, disaient-ils, quand on voulait bien les écouter, c'est nous qui sommes les vrais rois de droit divin. Ce Tambouri, monarque soi-disant, n'est en fait et en droit qu'un usurpateur. Ces Naïrs, fiers de leurs richesses et des exploits de leurs ancêtres, ne sont après tout que d'impurs Soudras. Quant à nous, êtres d'essence surhumaine, immortels déguisés sous une enveloppe mortelle, nous voyageons sur terre pour voir nos sujets et les faire jouir de nos bienfaits. Certes, nous avons pour eux des bontés, et ne dédaignons point, par quelques gouttes de notre sang précieux, de les élever au-dessus de l'animalité: il sied aux dieux de répandre leurs grâces sans trop regarder où elles vont tomber. Car nous sommes vraiment divins, ayant pour nom Manoushya Devâh, les dieux parmi les hommes.»

Oublieraient-ils qu'ils furent les maîtres du pays, seigneurs temporels et spirituels? Une révolution, il est vrai, les a renversés, mais depuis six à sept siècles seulement. Il n'y a donc pas prescription. Parlant au nom du «Dieu qui vit à toujours», ayant de l'Éternel et de l'éternité plein la bouche, les sacerdots mesurent le temps autrement que de simples laïques, sur lesquels ils ont l'avantage de ne jamais accepter les faits accomplis.—Est-ce que les Brahmanes du Travancore se flatteraient de reconquérir leur antique Kérala? Non, puisqu'ils l'ont déjà fait. Provisoirement, ils ont délégué le pouvoir militaire. Tout jeune noble, en ceignant l'épée qui le fait chevalier, reçoit l'injonction: «Protège les vaches, défends les Brahmanes!» Ils se disent infiniment supérieurs aux autres hommes. On les prend pour tels, et ils n'accepteraient pas honneur et confort: otium cum dignitate? Ils ont enseigné bon peuple: «Si les Nambouris ont quelque déplaisir sur terre, la sainte Trimourti s'irrite dans les cieux», et bon peuple le croit.

«... Les plaines aux pieds des Ghâts émergèrent de la mer, par ordre de Vichnou, qui les légua à ses amis les Brahmanes, sous condition qu'elles rentreraient sous les flots, si elles cessaient d'être régies par des princes issus de semence brahmanique. Le pays tout entier doit servir par ses revenus à l'érection de temples et à des fondations pieuses, d'où son nom sacré de Kerm Baoumi, la Terre des bonnes œuvres[273]