[273] Duncan, Asiatic Researches, 1799.

Autre légende[274] racontée pour la moralisation des masses: il s'agit des Nagas, ou serpents;—les serpents terrigènes symbolisent la population autochtone. Nous résumons:

[274] Mahabharata, Adi Parva.

«Les Nagas, maudits par leur mère, avaient été condamnés à périr tous. On en faisait massacre, ils allaient être exterminés jusqu'au dernier, quand se présenta le jeune prince Astika, Brahmane par le père, Naga par la mère, investi par conséquent de tous les droits, et de ceux donnés par le patriarcat, et de ceux conférés par le matriarcat. Astika s'apitoyant sur les misérables, obtint leur grâce, recueillit leurs tristes débris. Un Fils de Soleil avait bien voulu infuser de son sang généreux dans la race des ilotes, issue de la Terre: sa descendance brahmanique effectua la rédemption.»

Cette légende, évidemment inventée pour les besoins de la cause, donne la clé de la politique brahmanique: Puisque ces naïves populations matriarcales ne veulent connaître que la mère, nous les fournirons de pères, si tel est notre intérêt. Le patriarcat exploitera le matriarcat.

Mais comment cette sublime aristocratie pouvait-elle s'unir à des Naïres, à peine dignes de leur baiser humblement la main?

Admirez ici la prudence sacerdotale! Il n'y a que des maîtres en casuistique pour sauvegarder si habilement la vertu; il n'y a que des théologiens pour manœuvrer l'orthodoxie, avec tant de dextérité, entre des écueils où sombrerait une morale vulgaire. La loi de Manou enjoint à tout dévot d'avoir un fils, pour que les mânes des ancêtres soient sustentés par les sacrifices funèbres. La loi n'enjoint pas d'avoir plusieurs enfants, mais le permet, dit que les cadets sont issus, non pas du devoir, mais de la volupté... Eh bien, cette lignée surérogatoire, nos saints hommes la voueront au salut des classes inférieures. Puisque la transmission de la prêtrise s'effectue de premier-né en premier-né, les Nambouris marieront leur aîné suivant les rits consacrés. Quant aux cadets, ils ne perpétueront pas la race, ne s'engageront pas dans les «justes noces», mais voudront bien contracter quelques unions de courte durée avec des femmes étrangères; ils honoreront de leur bienveillance quelques filles d'inférieure condition. Un Brahmane donnera de la progéniture à une Naïre, jamais Naïr à fille brahmane. De la sorte, le droit du patriarcat est scrupuleusement respecté, et avec le matriarcat on se met dans les meilleurs termes.

Indifférents à la paternité qu'ils ignorent ou dédaignent de connaître, les Naïrs qui ont un héritage à léguer,—que ce soit un trône, des palais ou des propriétés territoriales,—ont été enseignés par une longue tradition que les prêtres, sorciers très distingués, apportent par leur magie toutes sortes de prospérités aux maisons dans lesquelles ils ont la complaisance d'entrer. Les grandes familles se croiraient amoindries si chaque génération ne leur apportait un influx de sang sacré. Avec reconnaissance, elles accueillent les services des prêtres cadets, beaux fils qui viennent munir d'héritiers les oncles à héritage. Le prince régnant recevait avec faveur les jolis Éliaçin, les faisait rafraîchir, les complimentait, les remerciait du grand honneur qu'ils voulaient bien faire à la maison. Puis il introduisait les muguets de sacristie dans la salle où, parées de leur mieux, les attendaient déjà la «Bibi» et les princesses ses filles. La jeunesse liait connaissance, se divertissait, courait les parties de campagne, roucoulait au clair de lune; le printemps suivant voyait éclore une couvée de petits Tambourans. Et la Bibi n'entendait point être négligée. La veille de ses noces, elle avait été purifiée de ses fautes par un Brahmane[275], lequel avait reçu quatre ou cinq cents ducats pour la corvée. Quand l'époux allait en voyage, il la donnait en garde à des prêtres qu'il remerciait à son retour de leur complaisance extrême[276]. Pedro Cabral raconte[277] qu'à Calicut les deux épouses royales recevaient chacune les attentions de dix Brahmanes; un moindre nombre n'eût pas suffi à l'honneur du souverain.

[275] Mounshi Abdoul Bahaman Khan, dans l'Oriental Christian Spectator, 1840

[276] Thomas Herbert, Voyage, etc.