Les Couroumbas se logent un peu mieux. Ce qu'ils appellent un village, nous le dirions à peine un hangar. Une chaumine, longue de dix à douze mètres, haute de cinq pieds environ; les parois, des bambous entrelacés de broussailles. Comme porte, une ouverture qu'on ferme la nuit par une claie ou quelque fagot. Sous le toit commun, chaque famille jouit d'un carré où l'on s'accroupit, car il n'y a pas la place de s'étendre. Pour batterie de cuisine, une demi-douzaine de plats et de gourdes. Faire bouillir le riz, luxe tout récent; naguère encore, on le grillait sur une pierre rougie.


L'habitation toda, déjà plus civilisée, peut passer pour luxueuse en comparaison. Chaque famille a la sienne, toujours ombragée par des arbres séculaires, se composant essentiellement d'un toit en paille, de forme ogivale, percé d'une ouverture pour le passage de la fumée. L'espace abrité, large de cinq à six mètres carrés, haut de sept pieds à la partie centrale, doit suffire à cinq ou six personnes; lesquelles entrent et sortent par un trou de ratière, ras le sol. Cette habitation est nommée mand ou parc, d'après l'enclos à côté, où les animaux piétinent à mi-jambe dans les bouses accumulées.

Le village badaga, longue maison élevée en bois et argile, recouverte de roseaux et branchages, avec un auvent sur toute la façade qui peut avoir cinquante mètres de long, est spacieuse et confortable relativement. Jamais elle ne regarde le nord-est.

Le missionnaire Metz, qui les prêcha et évangélisa pendant une quarantaine d'années, avec plus de zèle que de succès, explique leur nom par «Gens du nord»; il suppose que leur immigration remonte à trois siècles, et qu'ils sont originaires des montagnes de Mysore. On en a inféré qu'ils ont une origine scythique, et l'hypothèse a presque acquis l'autorité d'un fait. Elle ne nous gêne point,—mais le nord mentionné par la légende est-il celui des géographes? «Au nord, disent les Badagas s'élève le Kaylasa, notre Mérou et résidence de Siva; au nord l'infini ouvre sur le royaume des Ombres. De quatre hommes envoyés vers les points cardinaux, trois revinrent, mais non pas celui qui avait marché sous le regard de l'Étoile Polaire.» Chez les nations chrétiennes, le mot d'Orient suggère une vague idée de Paradis et de jardin d'Éden. Pour les Badagas, tout ce qui est grand et puissant vient du septentrion; la Mère des Vaches-déesses habitait l'Am nor avant d'aller chez les Todas. Est-ce que les ancêtres Badagas n'auraient pas suivi la vache? Ne seraient-ils pas sortis du Paradis? Entre les invisibles monts du Kaylasa et du Kanagiri coule le fleuve redouté, limite entre le monde des vivants et le monde des morts. Les Badagas n'aiment pas à regarder de ce côté.

Chaque famille dispose de trois chambrettes, dont la première, sur la rue, s'ouvre facilement aux amis et voisins. Elle donne accès à un réduit avec baignoire qui ne chôme guère, tout Badaga ayant la louable habitude de s'octroyer un bain avant le repas de midi. Une pièce latérale contient le foyer et la réserve aux provisions. Elle est inaccessible à quiconque n'est pas du ménage. Même l'épouse n'y saurait entrer quelque temps avant et après ses couches; on craindrait que son état de faiblesse, que l'impureté dont elle passe pour être affectée, n'amoindrissent les vertus du feu, ne diminuent la vertu nutritive des aliments.

Pour cette même raison, et autres analogues, l'abord de la fruiterie commune est interdit aux étrangers, lesquels pourraient la contaminer de leur souffle, refusé aux villageoises qui pourraient être porteuses d'influences débilitantes. Le lait est l'objet de précautions extraordinaires, imitées des Todas; on n'oserait le bouillir, ni le mettre sur le feu, de peur de causer des inflammations à la vache; ce qui, en parenthèse, explique l'origine du fameux précepte mosaïque: «Tu ne cuiras pas le chevreau dans le lait de sa mère[304].» Les veaux premiers-nés sont tenus dans une étable spéciale, pour être mieux protégés, contre les malices des jeteurs de sorts. Un prêtre seul a droit de goûter au lait de la vache primipare. Les Badagas, Sivaïtes, disions-nous, adorent leur dieu sous la forme du taureau Bassava[305]. L'attachement, qu'ils portent à leurs troupeaux, sans égaler celui des étonnants Todas, constitue une religion véritable, un culte passionné même fanatique. Il y a quelques années, les Cotas des environs voulurent posséder eux aussi du gros bétail, clos en des pacages, mais force leur fut d'abandonner ce projet, sous les menaces des Todas et des Badagas. Ces peuplades dévotes ne pouvaient supporter l'idée qu'une race impure s'arrogeât un droit de propriété sur des animaux d'un sang aussi pur que taureaux et génisses; elles ne pouvaient admettre que des hommes de vile extraction et d'ignoble vie usurpassent les saintes fonctions de trayeurs de vaches. Chose fort pénible que de voir le voisin s'enrichir! Les compères Couroumbas sont aussi de cet avis, s'il est vrai qu'ils ont tué des camarades coupables de s'être, à la façon des hamsters, creusé des caches à provisions.—Mais, sans doute, les enfouisseurs qui ne voulaient point partager leur abondance avaient, en temps de disette, vécu sur l'association. Prenant sans rendre, ils se comportaient en voleurs de la pire espèce, et leur exécution était légitime, autant que celle décrétée à Jérusalem par les apôtres contre Ananias et Saphira[306], les faux dévoués. Fourbe et traître, qui, dans la vie communautaire, sournoisement s'amasse un magot.

[304] Exode, 23, 19.

[305] Ou Barsappa.