Le jeune Badagot qui n'a pu obtenir la personne de son choix, fait assavoir qu'il l'aura ou se suicidera. Ce qu'entendant, des amis le mettent à leur tête, au besoin, vont chercher du renfort chez les Todas, reviennent avec une bande de robustes gaillards. L'enlèvement réussit le plus souvent; si la belle, par hasard, ne trouvait pas l'aventure de son goût, elle aviserait bientôt à s'empoisonner.
Si la femme avorte, les époux, afin de prévenir la répétition de ce malheur, s'adressent à nous ne savons quel dieu, lui offrent des noix de coco, lui promettent un petit parasol d'argent; la femme présente à Siva des ex-voto, s'engage à lui dresser une pierre levée, comme celles qu'on rencontre fréquemment dans le pays. A ce propos, les charrues mettent souvent à nu des hachettes en silex que les Badagas prennent pour une production naturelle du sol, «jeu de la Nature».
La femme inféconde, dont le ciel persiste à ne pas exaucer les vœux, engage son mari à faire une adoption, laquelle s'effectue par un curieux symbole: le père passe la jambe par-dessus la tête de l'enfant qu'on vient de lui apporter. D'ordinaire, la bréhaigne va chercher sa cadette, la fait accepter pour épouse en second; autrement, elle irait porter sa honte et son chagrin dans la maison paternelle; heureuse encore si vient l'y prendre quelque veuf avec famille à élever, ou quelque vieillard sans ménagère.
En tout état de cause, le conjoint conserve la prérogative de renvoyer la conjointe qui aurait cessé de plaire, fût-elle féconde; libre à lui de convoler en autant de noces nouvelles qu'il voudra. Il use rarement de ce droit, et, si la première alliance a donné lignée, il se tiendra pour satisfait. En somme, les liens du ménage n'entravent pas d'une façon gênante les mouvements ni du Badaga ni de la Badagelle. La mariée, si elle se déplaît au logis, peut s'en aller, pourvu qu'elle abandonne les enfants. Le mari, lui restituera les quatre sous qu'elle peut avoir apportés; elle retourne tranquillement chez son père, et attend les propositions de nouveaux amateurs.
L'épouse incomprise menace parfois de s'ôter la vie; menace qu'on ne traite pas à la légère, car on se suiciderait facilement, chose insolite chez les primitifs. A ces dames, à ces demoiselles il coûte peu de cueillir du pavot, de le sucer, pour s'endormir du dernier sommeil. Elles prennent de cette médecine: la fille, si on prétend lui imposer un mari qui ne lui agrée point; la femme, si elle veut se faire regretter.
De temps à autre, des veuves se font une belle réputation en s'étranglant sur la tombe de leur défunt. C'est mourir glorieusement, et l'on y gagne d'être invoquée par les épouses comme divinités tutélaires. Les Chinoises ont de ces idées-là.
Todas et Todelles, gens prudents, ne se marient non plus qu'à bonnes enseignes. Faut d'abord que le jeune homme règle avec le beau-père; or, les femmes sont chères là-bas. S'est-on accordé, futur et future sont mis sous verrou. La belle-mère passe des vivres. Après vingt-quatre heures elle débarre, et si le proposant n'a pas su plaire, il reçoit son congé, en attendant les quolibets des camarades.
Si on se convient de part et d'autre, le beau-père, en signe d'adoption, pose le pied sur la tête[308] du garçon, comme s'il déclarait: «Tu es mon fils, tu t'es trouvé à mes pieds, comme le petit tombé aux talons de la mère qui vient d'accoucher.» Cet hommage est exigé du jeune homme une seule fois, mais la femme le devra présenter, en mainte occasion, à ses beaux-parents, aux vieillards de la maison, aux frères du mari. Tous lui mettront le pied droit, puis le gauche sur la nuque; ensuite, l'homme le plus âgé de la maison la relèvera, en lui touchant le front de la main droite, autre signe d'adoption.
[308] Cérémonie dite de l'Ada Buddiken.
Par cet acte symbolique, l'étrangère acceptée comme fille par ceux qui ont autorité dans la maison, se reconnaît la servante, l'humble servante, voire «la fille à tout faire». En effet, la polyandrie règne chez les Todas, comme au Tibet et au Petit-Tibet, comme chez les Courgs, Naïrs et Tayeurs du Malabar, comme chez les Cingalais et tant d'autres. La polyandrie todique a gardé distinctes les traces de l'antique adelphogamie, en vertu de laquelle tout un groupe de frères épousait tout un groupe de sœurs. Le fils aîné fait son choix, prend la fille qui lui convient. A mesure que les cadets atteignent la majorité, ils acquièrent droit conjugal, deviennent conjointement responsables du parfait payement de la somme consentie au beau-père. La ménagère, littéralement mise en actions, vit tour à tour pendant un mois avec chacun des associés, lesquels se répartissent les enfants comme suit: le chef de la communauté prend l'aîné, le deuxième frère prend le deuxième mioche, et ainsi de suite. Détail significatif, tous les oncles sont traités de «petits pères». Génitrices, géniture et bétail, tout est commun dans le mand; la femme étant possédée, et ne possédant rien.