Pour s'être approprié l'épouse et son croît, lesdits sociétaires n'ont pourtant pas acquis la jouissance exclusive de sa personne. En compensation de sa multiple servitude, elle a droit, pour son compte particulier, à prendre un cavalier servant; le plus souvent, quelque jeune homme qui n'a pu trouver à se marier, par suite de la paucité des partis. La plus grande harmonie règne d'ailleurs dans ces familles étrangement composées[309]. On prétend même qu'il est loisible à la Todelle de se donner autant de sigisbés qu'on lui impose d'époux, lesquels se traiteraient toujours courtoisement. La chose mériterait abondantes confirmations; sur une pratique paradoxale on devrait prodiguer les détails. Malheureusement, la pudeur britannique s'y est opposée, les auteurs[310] qui nous donnent ces précieux renseignements ne le font qu'à regret, sèchement, brièvement, en protestant qu'on ne saurait s'appesantir sur pareilles immoralités; d'autres se bornent à dire qu'on ne peut même mentionner les turpitudes dont ces créatures se rendent coupables, turpitudes qui probablement ne sont autres que des unions entre frères et sœurs, entre demi-frères et sœurs, tout au moins[311].
[309] King.
[310] Hough, Harness.
[311] Marshall.
Ce n'est pas que les Todelles ne pensent être modestes et convenables autant que qui que ce soit. Seulement elles avaient libellé à leur guise le Code des convenances et la Civilité puérile et honnête. Elles mettaient de la réserve, voire de la pruderie, à ne se laisser approcher par personne autre que leurs maris et leurs galants; même elles se récriaient si des proches frôlaient leurs habits. Cela se doit dire au passé, car depuis que messieurs les étrangers affluent dans ce pays si beau, si salubre, on entend dire que les Todas, généreux et désintéressés quand ils ne connaissaient aucun argent, mettent de l'eau dans leur lait qui a cessé d'être exquis, mendient des sous, des cigares et de l'eau-de-vie; que femmes et filles, adonnées à une vile prostitution, sont rongées par les maladies syphilitiques. Comme toujours, il a suffi que les civilisés se montrassent pour avilir et empoisonner les populations qui les avaient accueillis avec amitié et bonne volonté.
Nous disions donc que, dans les temps jadis, l'aîné, en achetant une fille, acquérait, pour la communauté dont il était chef, le droit de prendre dans les prix doux toutes les cadettes, à mesure qu'elles devenaient nubiles. Cependant, la seconde était plus particulièrement attribuée au second frère, et ainsi de suite. Dans ce système de «fraternité matrimoniale», terme de Lubbock, ou pour employer le langage de Linné, dans cette adelphogamie polyandro-polygynique, chaque femme avait plusieurs maris, tous frères, et chaque mari plusieurs femmes, toutes sœurs. Mais, par la suite des temps, des restrictions s'introduisirent. Se trouvant suffisamment pourvus avec une femme collective, les époux permirent aux belles-sœurs de se marier au dehors. Les temps étaient durs, on visait à l'économie; trois hommes voyaient à se contenter de deux filles, ou cinq de trois. Trop haut cotées par leurs auteurs, ces dernières devinrent de difficile défaite; comme chez les Khonds, les Radjpoutes et tant d'autres, s'introduisit l'abominable infanticide féminin. Naturellement, la mère ou ses amies étaient chargées de l'odieuse besogne. On interrogeait une Todelle, qui répondit:
«Nous ne tuons jamais les garçons. Pour les filles, c'est différent, et encore, ne tuons-nous que des fortes et robustes, mais quant à toucher aux malingres ou déformées, ce serait péché!»
Des rachitiques ou mal venues, il n'y en avait guère, cependant. Donc, on gardait l'aînée, mais on se défaisait de la plupart des autres, qu'une vieille étouffait dans du lait, ou avec un linge, ou qu'elle déposait à la porte de la grande étable pour que les animaux, à leur sortie tumultueuse, les écrasassent sous les pieds. Les petits cadavres étaient enterrés, jamais brûlés. Certes, il y a des malthusiens autres que les ouailles du Révérend Malthus, apôtre de l'Évangile selon Manchester.
Le gouvernement anglais interdit sévèrement l'infanticide. Marshall, après recherches minutieuses, déclare que ce crime a disparu, constate un fait singulier: la natalité féminine, loin de balancer, ou à peu près la natalité masculine, n'atteint que la proportion de 70 pour 100; anomalie qu'il explique par la prédominance que de longues générations auraient donnée aux familles qui produisaient, par hasard, moins de filles que de garçons. La tendance aurait été fixée et nous aurions, dans les Todas, une variété productrice de mâles. Du reste, le même fait se présenterait, dit-on, dans tous les pays d'infanticides féminins. On croit avoir des raisons suffisantes pour affirmer qu'en pays de polyandrie, il y a excès de naissances masculines; excès de naissances féminines dans les contrées où règne la polygamie. La nature semblerait s'accommoder à nos caprices. Ces problèmes ne sont qu'indiqués, la démographie ne possède pas des documents suffisants pour les résoudre. Quoi qu'il en soit, la peuplade diminue constamment, et nombreuses sont les raisons qu'on assigne à cette décroissance. Une période est assignée aux espèces animales et végétales: la famille Toda a fait son temps.