Le système adelphogamique s'en va, lui aussi; présentement, il n'est Toda tant soit peu à son aise qui ne veuille avoir sa femme à lui tout seul; le mariage polyandrique n'est que pour les plus indigents. Cependant le lévirat, dernier corollaire de cette coutume, le lévirat que l'histoire de Booz et de Ruth a rendu familier aux juifs et aux chrétiens, reste en vigueur aux Nilgherris, où la veuve a toujours le droit de se faire épouser par un beau-frère. De manière ou d'autre, celles qui ne sont pas trop défraîchies, trouvent à se remarier, et la veuve de trente ans, qui refuserait de convoler en noces nouvelles, serait montrée au doigt: «Elle est folle!» dirait-on. Il faut dire que jamais Toda n'a maltraité Todelle. En pays de polyandrie, un mari butor ou brutal est chose inconnue. Cette remarque n'est point pour faire l'apologie de l'institution.

Les mariages entre proches n'ont eu aucune fâcheuse conséquence pour cette peuplade, laquelle, pratiquant l'endogamie la plus étroite depuis des siècles, jouit d'une constitution athlétique, d'un physique agréable, est renommée pour la douceur des mœurs, la paix et la tranquillité de son existence.


A la mort du père, le bétail est partagé entre les fils par égales portions. La maison va au plus jeune, qui logera et entretiendra les femmes de la famille, leur vie durant. C'est le droit de «juvignerie» qu'on retrouve en mainte contrée, chez les Mrus, les Kolhs et Cotas, chez les Tatars, et, sans aller si loin, dans quelques cantons du Périgord. Le «Borough English» de la Grande-Bretagne, ou la «coutume de Ferrette», comme on dit en France, est fondée sur la préférence naturelle que les mères et grands-parents éprouvent pour les plus jeunes, tout spécialement confiés à leurs soins et à leur tendresse; le «niais,» le «béjaune» est toujours le chéri de la mère; mais l'aîné a généralement les préférences du père. La loi de Manou faisait de la procréation du premier un devoir strict, une ordonnance religieuse, abandonnant au bon plaisir la génération de tous les autres, les désignant avec une pointe de dédain, comme les «enfants de l'amour». De la sorte, le premier et le dernier venus ont un avantage sur les intermédiaires, qui ont à trouver leur vie, l'aîné prenant la terre, et l'ultime la maison. Au petit la maison, car le petit c'était la mère. En effet, il arrivait mille fois qu'à la mort du pourvoyeur, le tout dernier, faible nourrisson, n'eût été mis dehors que pour périr; la maison était donc laissée à la veuve pour élever l'enfant, lequel, parvenu à l'âge d'homme, était tenu d'y garder la mère, de lui faire une existence heureuse. En définitive, le droit de juvignerie est un débris de l'antique matriarcat.

Au septième mois de sa grossesse, la Todelle et son mari se rendent au plus profond de la forêt; ils font choix d'un certain arbre sous lequel ils allument une lampe—lumière et vie sont partout synonymes;—la femme s'agenouille reçoit avec un profond respect un arc et des flèches minuscules. Elle les dépose au pied de l'arbre, puis partage avec son mari le repas du soir. Ensemble, sans autre abri que celui de la ramée, ils passeront la nuit dans la forêt[312], mettant ainsi l'enfant sous la protection des arbres et de leurs génies.

[312] Marshall.

Sitôt la parturition effectuée,—elle a toujours lieu en plein air,—trois feuilles du susdit arbre sont présentées au père, qui, les prenant pour coupes, verse dans la première quelques gouttes d'eau, dont il humecte ses lèvres; et il transvase le restant dans les deux autres feuilles; la mère boit sa part, et fait avaler la sienne au nouveau-né. C'est ainsi que le Père, la Mère et l'Enfant, trinité première, célèbrent leur première communion et boivent l'eau vivifiante, plus sacrée que le vin, dans les feuilles de l'Arbre de Vie.

Dès le lendemain matin, la mère se transporte avec le nourrisson dans une cabane au milieu du bois,—probablement sous les branches de l'arbre mystique. Ils y restent jusqu'à lune nouvelle, soit d'un jour à quatre semaines. Mais dès qu'elle a réintégré le logis, le père quitte à son tour et va, lui aussi, vaguer toute une lune dans la forêt. Coutume que nous rapprochons de la couvade.

Pourquoi l'enfant, fait archer avant sa naissance, doit-il ainsi commencer la vie en sylvicole? Est-ce le vestige d'une époque depuis longtemps oubliée, quand le Toda chassait dans les bois? Est-ce un débris de l'antique et universelle légende, qui déclare les hommes issus du chêne, de l'orme ou du sycomore, un souvenir de la tradition qui les appelle Yggdrasil, l'yeuse, Askr, le frêne, Vidhr, le saule, Reynir, le sorbier? qui les donne comme ayant germé d'une faîne, ou d'un pépin, d'un gland ou d'une noix? Veut-on mettre le petit Todel en rapport de sympathie avec les arbres, ces merveilleux colosses de végétation? veut-on qu'ils communiquent à l'enfantelet: le «sal» de sa grâce et de sa beauté, le «tek» de sa puissance et de sa longévité, le «maoùa» de sa grâce superbe et de son enivrant parfum?

Donner un nom, autre affaire importante. Le père enveloppe l'enfant dans son manteau, l'apporte à la grande étable; sans entrer, se tenant à distance respectueuse, il salue le sanctuaire par un geste solennel, tire le petit de sa cachette qui l'abritait du malœil et des coups d'air, l'élève bien en face du hangar, où sont parqués les dieux du peuple, puis l'incline lentement, du front lui fait toucher la poussière. Tandis qu'il gît à terre, il prononce le nom, se met à prier: «Que descende la bénédiction sur nos enfants! Que prospèrent les veaux, les vaches et le peuple entier!» Les noms masculins sont tous empruntés à des choses divines, telles que les étables et les fontaines. Quant aux filles, la mère leur attribue sans grand apparat l'appellation qui lui convient.