Les nourrissons sont sevrés lorsqu'ils ont trente-six mois révolus, pas avant; fréquemment, on les laisse téter jusque dans leur sixième année.


Descendons maintenant chez nos amis les agriculteurs. Le bambin badaga n'est guère mieux prisé qu'une «bébête», tant que la mère n'a pas avalé quelques pincées de cendre, et un morceau brûlé d'acorus calamus, lesquels ingrédients communiquent au lait nous ne savons quelles propriétés. Le marmot ingurgite de l'assa fœtida, et un scrupule de certain magma, réputé divin, qu'on trouve de loin en loin dans les entrailles d'un taureau; cette sécrétion ressemble assez à ces prétendues pierres de bézoar, auxquelles notre moyen âge attribuait de mirifiques vertus.

On a des jours fastes et des jours néfastes: les enfants qui naissent à la pleine ou à la nouvelle lune passent pour être venus à male heure. On se débarrasse de la vache qui a vêlé un vendredi et de son veau.

Du vingtième au trentième jour, la famille reconnaît l'enfant. Les frères de la mère se réunissent,—de la mère, notez bien;—le plus âgé le prend dans ses bras, lui perce les oreilles, le «nomine» à haute voix.

Grande fête le jour qu'on rase la tête du garçon pour la première fois.


Après le besoin purement animal du manger et du boire, nul n'est plus profondément ressenti que celui des émotions. Quant aux besoins intellectuels, ils ne surgissent qu'en dernier lieu. La douleur est plus facile à faire naître que le plaisir; dans le clavier des sensations, les touches de la souffrance sont plus accessibles, nombreuses et variées que toutes autres. Les peuples le savent bien, même les peuples enfants. L'homme primitif saisit avidement les occasions de se repaître des douleurs d'autrui, et, s'il ne peut faire autrement, des siennes propres. En conséquence, la justice n'a guère été jusqu'à présent qu'un système de peines et supplices. La religion,—prétexte à macérations et tortures,—regrettant que la vie terrestre n'eût pas assez de souffrances, a imaginé les tourments éternels. Les fêtes natales et nuptiales, elles aussi, n'ont point été exemptes de cruauté, et maintes fois on a pris occasion des obsèques pour verser le sang et infliger des douleurs. Celles que nous allons raconter chez les Todas et les Badagas comptent parmi les plus innocentes, mais sont bien calculées pour exciter l'émotion. Pourvu qu'on soit ému, peu importe, semblerait-il, que la sensation soit agréable ou désagréable. Chez les Primitifs, la distinction entre le plaisir et la peine, la douleur et la joie, est moins marquée que chez nos civilisés. A leurs enterrements, nos monticoles chantent et dansent, dépensent toutes les provisions qu'ils peuvent avoir, passent du rire aux pleurs et des sanglots à la folle gaieté. Sont-ils réjouis? Sont-ils chagrins? Qui le sait? Ainsi les Todas se réunissent chez un ami, l'embrassent, une demi-douzaine à la fois, le font disparaître au milieu d'une pyramide qu'ils forment en collant leurs têtes contre la sienne, puis chantent, pleurnichent, geignent et crient. Un groupe hurle et se lamente: hi hi! hi! hi! Un autre groupe lui répond par des intonations plus sourdes encore, Ihi! hi! hi! Vous croiriez que l'homme qu'on visite est malade, qu'il va mourir ou s'en aller pour longtemps? Pas du tout, il revient de voyage, et on se réjouit de le revoir sain et sauf.


Une Badagelle vient de trépasser. Suivons ses funérailles: la fête ne durera pas moins de trois jours.