A l'entrée du village s'élève un eucalypte, arbre sacré, devant lequel on a dressé une sorte d'autel, flanqué d'une pierre levée, haute de cinq pieds; le tout enclos par un guilgal ou cercle de galets. Le cadavre, couché sur un lit à dais et orné de feuillage, est mis à l'ombre du grand arbre, et l'on apporte des provisions de voyage: riz par corbeilles, lait par terrines. Des grains par poignées sont jetés au feu et distribués aux assistants; les pauvres et les étrangers en emportent des tistères pleines.
Nous sommes au matin de la première journée. Voici qu'apparaît une procession. En tête marchent des musiciens Cotas. Les parents et amis défilent, touchent du pied un angle de la bière. Tout poudreux eux-mêmes, ils aspergent la défunte de poussière, se prosternent en gémissant. Les femmes se jettent sur leur ancienne compagne, l'apostrophent en pleurant, lui font jaillir de leur lait dans la bouche. Toutes les vaches de la famille suivent, pour que la morte se repaisse de leur vue une dernière fois, dise adieu à ce que le monde a de meilleur et de plus beau. En queue du cortège, des garçons tiennent leurs mains jointes, appuient contre leur front une serpe frais émoulue. Chacun s'arrête, laisse tomber quelque peu de terre sur la face de la trépassée, salue profondément et se retire. Par ces couteaux ouverts sur le front ils s'offrent en sacrifice: nul doute que ce sinistre symbole ne rappelle une atroce réalité du temps jadis.
Ces génuflexions et lamentations servent de prélude à la «Braille» ou «Huchée». Se donnant une apparence terrible, lançant leurs bras en avant, fermant les poings avec violence, se jetant à terre et se relevant soudain, des hommes robustes font mine de lutter avec les démons qui sont censé entraîner l'âme du défunt. Les ravisseurs sont repoussés, les affligés font trêve aux sanglots et aux gémissements, et comme secoués par une étincelle électrique, balladent des bras, trémoussent des jambes. La danse, d'abord lente et incertaine, s'accélère et s'accentue, dégénère en chahut, en cancan échevelé. Mainte spectatrice, tranquille jusque-là, s'affole et se précipite dans le tourbillon. Emporté par le délire, son vis-à-vis dépouille ses vêtements, les change pour ceux d'une femme, gesticule d'une façon obscène. Tout cela, nous explique-t-on, pour assister la défunte, lui communiquer des forces, lui en faire provision abondante. Elle en a, elle en aura grand besoin dans le grand voyage. D'abord, il lui faut se hisser jusqu'au pic du Kaylasa; ensuite, il lui faudra cheminer à travers marécages et précipices, effectuer le difficile passage du Fleuve de la Mort. Sur ce fleuve est tendu un mince fil; toute âme s'y aventure, avant de pénétrer jusqu'à sa dernière demeure. Gare qu'elle ne glisse et trébuche! Nulle, non pas même la plus juste, la meilleure, n'est sûre de ne pas sombrer, de ne pas périr dans l'effrayante traversée[313]. Elle affrontera l'Orque et deux démons, Gueule en Boisseau et Bec de Corbel, l'un qui avale, l'autre qui déchire. Avec les efforts et les poussées, en gigotant et se trémoussant, on aide la défunte à s'accrocher au soleil, à gravir après lui, cahin caha, l'âpre côte du firmament.
[313] Graul, die Westküste Ostindiens.
Cette superstition nous paraît absurde et fantastique;—pourtant, elle n'est pas étrangère à l'Europe. Certains Valaques ne veulent point d'obsèques dans les heures matinales, précisément pour épargner à l'âme la rude montée jusqu'au zénith; ils craignent, sans doute, qu'elle ne s'épuise à suivre le soleil; si elle prend route plus facile, elle risque moins de s'égarer et de tomber, défaillante, en proie aux vampires qui la guettent.
Quoiqu'il en soit, quand l'astre superbe, âme du monde, est parvenu au plus haut de sa course et pleut ses rayons sur le grand cirque des Nilgherris, l'âme badagelle qui se laisse couler sur les flancs du mont Kaylasa, n'aura plus loin à marcher jusqu'au Palais des Ames. Elle se reposera en attendant qu'elle ait été annoncée à qui de droit, que le portier ait reçu permission d'ouvrir. En bas, le vacarme s'arrête; on s'essuie le front, on se laisse choir au bord de la route, les fourbus quittent et s'en retournent.
On n'est qu'à la moitié de la cérémonie. Le corps n'a pas encore été transporté à sa dernière demeure, il n'est pas dit que l'esprit ne puisse, ou ne veuille rentrer dans son cadavre,—les malintentionnés s'y emploient. Pour le quart d'heure, l'âme est en attente, ignorant l'accueil qui lui sera fait dans l'autre monde. En tous cas, on l'avait munie du péage que réclamera le portier. Dès qu'un mourant tombe en agonie, on lui met sur la langue un grain d'or minuscule, et s'il n'a la force de l'avaler, on le coud dans un linge qu'on lui attache au bras. L'obole à Caron, pratique universelle, se retrouve jusque dans les campagnes de France.
Quatre hommes saisissent le brancard, le chargent sur les épaules et se mettent en marche, précédés par les musiciens. Rangées à droite et à gauche, les femmes avec leurs éventails émouchent le cadavre. Devant le cortège, des hommes courent, puis se retournant brusquement, se jettent sur le sol de tout leur long.—Pourquoi? On ne le dit pas.—C'est toujours à côté d'un ruisseau qu'a lieu l'incinération du corps. Le grabat est déposé sur le bûcher avec divers objets d'ornement ou d'usage domestique que la fumée emportera. L'homme est muni d'un arc, d'une brassée de flèches et d'un bâton de voyage; il n'a point oublié sa gourde précieuse ni sa flûte fidèle. Des mortiers et pilons à grains sont compris dans le déménagement, ainsi que plusieurs objets auxquels il est permis de substituer des imitations peu coûteuses. Les morts n'ont plus cure d'instruments matériels, d'outils lourds et pesants; dans le royaume des ombres il n'est besoin que d'images. Scarron le savait bien.
Pour que les juges d'outre-tombe reçoivent le défunt avec bienveillance, il est nécessaire de le rendre pur, net et sans tache. Alors a lieu une cérémonie dont les missionnaires chrétiens se sont plu à relever la ressemblance avec les rits mosaïques, dits de la «vache rousse» et du «bouc Hazazel». Les péchés d'Israël étaient transportés sur la vache qu'on brûlait sur l'autel et sur le bouc qu'on envoyait au désert[314]. Certains montagnards de la Chine vouent à la Peste un homme qui la fait entrer en sa personne, au moyen de certaines incantations, et s'enfuit hors du canton. Ils chargent aussi leurs crimes et délits sur un malheureux qui se laisse immoler à condition que la communauté pourvoie aux besoins de sa famille[315]. Les Todas ont une vache expiatoire qu'ils égorgent et dont ils chassent le veau dans la montagne; les Gonds passent leurs crimes et délits sur des oiseaux de basse-cour qu'ils font envoler dans les jungles; de même, les Badagas font endosser les fautes du défunt et de ses ancêtres à un veau qu'ils poursuivent ensuite à coups de trique, jusqu'en pleine forêt. Notez que ce veau, appelé Bassava et par lequel ils font piétiner leurs péchés, est une incarnation de Vandi, le propre fils du dieu Siva[316]. Le coupable prend ainsi le juge pour répondant, le criminel s'identifie avec le punisseur des torts, lequel, saura toujours se tirer d'affaire. Triomphe de la subtilité humaine que cette manière de régler les comptes avec sa conscience!