Tout le monde ne peut avoir une habitation particulière; vous serez probablement obligée, pour des motifs d'économie, de vous loger dans une maison habitée par plusieurs locataires, de là une promiscuité souvent désagréable et gênante; il faudra vous armer de patience et vous apprêter à supporter philosophiquement les ennuis qui en résultent. Dans la plupart de ces maisons, où la place est mesurée avec parcimonie et où l'on ne peut se mouvoir sans incommoder quelqu'un, il faudra vous resserrer le plus possible et éviter en toute occasion de gêner les autres. Quel que soit le tapage qui déchire vos oreilles ou la malpropreté qui offusque vos yeux, il faudra vous résigner et ne jamais trouver à redire à quoi que ce soit, pour éviter des contrariétés sans cesse renaissantes. Si les désagréments dont vous souffrez étaient vraiment trop graves, il vaudrait mieux chercher un appartement ailleurs que de vous exposer à vous faire des ennemis de vos voisins; ce qui serait pour vous un supplice intolérable. Il faut d'ailleurs savoir se supporter mutuellement et ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous fissent à nous-mêmes. Certaine société mutuelle, qui s'occupe de l'amélioration du logement de l'ouvrier, vous procurera une habitation saine et à bon marché; ce qui vous permettra d'éviter en partie ces inconvénients.
Le meilleur moyen pour rester en bons termes avec vos voisins est d'observer envers eux la plus grande réserve en même temps que la plus exquise politesse. Ne passez jamais auprès d'eux sans les saluer, adressez-leur à l'occasion quelque parole aimable, rendez-leur service toutes les fois que vous le pouvez, mais évitez avec soin les fréquentations et les commérages; ils sont dangereux à tous les points de vue et amènent avec eux des montagnes de désagréments. Si quelqu'un d'entre eux paraît vouloir entrer dans cette voie, vous trouverez toujours quelque prétexte poli pour vous en débarrasser, vos occupations de ménagère économe et sérieuse ne vous permettent d'ailleurs pas de perdre votre temps. Si c'est une voisine qui vous gêne par sa présence, vous aurez quelque course à faire au moment opportun, et si c'est une conversation à laquelle on vous a conviée qui menace de se prolonger outre mesure, vous trouverez toujours une excuse plausible, un travail pressant à faire ou votre graisse qui risque de brûler, pour vous y soustraire. Il est toujours gênant d'avoir auprès de soi des étrangers qui commentent vos actions; votre mari, qui aime à être libre chez lui, s'en montrerait peu satisfait, d'autant plus que ce ne sont pas toujours de sages conseils ni de bons exemples que vous pouvez en retirer.
Il va sans dire qu'une personne bien élevée ne se permettra jamais la moindre ingérance dans les affaires personnelles de ses voisins, ni la plus petite observation ayant trait à leur vie privée. Vous devez feindre d'ignorer ce qui se passe chez les autres, et si vous les blâmez intérieurement, n'en rien laisser paraître. Gardez-vous de vous laisser aller à l'envie et à la jalousie, c'est là généralement la cause de la malveillance avec laquelle les femmes se jugent entre elles. Si vous êtes affligée de ces mauvais sentiments, il faut les dissimuler avec soin et veiller particulièrement à ne jamais manquer de politesse envers la personne qui en est l'objet, car alors vous feriez preuve de sottise, de grossièreté et d'un manque absolu d'éducation. Nous avons été témoin dernièrement à ce sujet d'un petit fait qui nous donna une triste opinion du caractère de celle qui en fut l'auteur.
Nous allions rendre visite à une de nos amies, jeune femme élégante et distinguée, habitant avec sa famille un quartier des plus paisibles de notre ville, lorsqu'arrivée à une petite ruelle très proche de sa maison, nous aperçûmes assez loin devant nous sa mère revenant de la boulangerie. Nous vîmes également une jeune femme que nous avions déjà rencontrée à cet endroit et qu'à sa tenue nous avions prise pour la servante d'une ferme voisine. Elle regarda venir la mère de notre amie, et au moment où elle passait, au lieu de la saluer poliment ou tout au moins de ne rien laisser paraître, elle rentra en fermant violemment la porte, sans que cette vieille dame l'eût en rien provoquée. Et comme nous en faisions l'observation à notre amie; celle-ci nous dit: C'est toujours ainsi; croirais-tu, que cette femme, que nous ne connaissons pas, nous témoigne en toute occasion de la malveillance. Lorsque je passe devant sa porte elle sort de chez elle pour me regarder et elle reçoit impoliment les personnes qui par mégarde s'adressent à elle et demandent notre adresse; que serait-ce donc si nous devions vivre ensemble dans la même maison! Mais, répondîmes-nous, férue de notre idée que ce devait être quelque domestique, ses maîtres devraient la tancer sévèrement pour son inconvenance.—Ses maîtres! mais c'est elle qui est la maîtresse, c'est même, à ce qu'il paraît, la fille d'un instituteur. Elle ne nous aime pas, je n'en connais pas la raison. Va, j'en suis bien désolée, j'en perds l'appétit et sûrement j'en mourrai, s'écria notre amie, enfant terrible, avec une mimique à faire éclater de rire un moellon. Nous ne pûmes nous empêcher de faire cette réflexion que cette personne avait fort peu profité des leçons de bienséance que bien certainement son père avait dû lui donner. Évitons donc de nous rendre ridicules par de pareilles sottises; soyons aimables autant que possible et polies toujours, même envers les voisins que nous n'aimons pas, c'est là un des moyens de nous faire respecter.
ÉDUCATION PRATIQUE
CONSIDÉRATIONS MORALES SUR LES VERTUS PRATIQUES DE LA FEMME
ous avons dit quelques mots des qualités morales indispensables à toutes les femmes dans toutes les classes de la société, permettez-nous maintenant d'aborder le chapitre non moins urgent des vertus pratiques nécessaires à toutes et indispensables aux jeunes filles, aux jeunes femmes dans une situation peu fortunée. Pardonnez-nous si ce sujet, que nous voudrions traiter pour votre profit, nous entraîne à certaines considérations tout intimes que vous serez tentées de qualifier de petits détails. Nous sommes persuadée qu'en ce qui concerne notre ménage il n'y a pas de détails inutiles, et qu'il en est en tout cas de très utiles à rappeler, puisque la plupart des personnes les oublient si facilement.
Si nous sommes spirituelles, aimables, d'égale humeur, nous serons certainement charmantes, mais cela ne saurait suffire. Ventre affamé n'a pas d'oreilles, dit-on. Notre père, notre mari, si sensibles à nos prévenances, à nos caresses, ne le seront pas moins à un bon dîner, à leur habitation bien tenue. Ils apprécieront même d'autant mieux les agréments de notre esprit et de notre caractère que nous saurons les faire jouir d'un plus grand bien-être, d'une aisance relative.
Le travail, l'ordre et l'économie sont les vertus indispensables à toute femme soucieuse de son bonheur et de celui des siens. Bien souvent, les gains du chef de la famille sont insuffisants pour subvenir a tous les besoins; notre devoir est alors évident: il nous faut travailler pour gagner quelque argent et augmenter nos ressources. Nous vous ferons remarquer qu'il est préférable de travailler, même durement, que de s'exposer à subir des privations dont les conséquences seraient d'altérer notre santé et d'assombrir notre humeur, car on ne peut être ni bien portant, ni gai, quand on manque du nécessaire. Lors même que les ressources dont nous disposons pourraient suffire à notre existence, il faudrait travailler encore pour réaliser quelques économies, ne serait-ce que pour donner satisfaction au brave travailleur qui ne nous marchande ni ses sueurs, ni ses peines. L'homme qui gagne convenablement sa vie n'aime pas à penser qu'à la moindre adversité il peut tomber dans la misère. S'il peut dire: je gagne tant par jour et il n'en reste rien, ce n'est pas encourageant pour lui; n'est-il pas à craindre qu'il se croie autorisé à détourner une partie de son salaire, à se relâcher de ses habitudes d'économie, en arguant, pour ne pas se gêner, que nous ne nous gênons pas nous-même? Ce raisonnement serait peut-être excusable de sa part, si nous y donnions lieu par quelque négligence dans l'accomplissement de nos devoirs.