Pour éviter des froissements toujours désagréables, parfois pénibles et gros de conséquences, nous vous conseillons fort, pendant les premiers temps de votre mariage, de bien étudier le caractère de celui auquel vous êtes unie. C'est peut-être cette époque, qu'à tort ou à raison l'on qualifie de lune de miel, qui sera pour vous la plus difficile. En effet, vous ne connaissez pas encore votre mari, et lui-même n'a pas eu le temps de vous apprécier; il faudra vous observer constamment pour lui donner de vous-même la meilleure opinion possible et achever par l'estime de conquérir son cœur. Pendant cette période d'observation, vous rencontrerez en lui des qualités sérieuses, des dons naturels que vous pourrez développer encore, et des défauts dont il faudra bien vous garder de paraître offusquée, ni témoigner trop tôt l'intention de l'en corriger. N'agissez en ce dernier point qu'avec la plus grande circonspection, car autrement, la question d'amour-propre s'en mêlant, vous risqueriez de n'y pas réussir. C'est graduellement, par le raisonnement et par l'exemple, qu'il faudra vous efforcer de combattre ce qui vous déplaît en lui. Ne laissez pas paraître, autant que possible, la différence de goûts et d'humeur qui pourrait exister entre vous; allez au-devant de ses désirs, même s'ils sont en opposition avec les vôtres, de manière à lui être agréable en toutes choses, sans vous trouver dans l'obligation de céder. Il vous sera toujours moins pénible de sacrifier vos préférences que de créer un conflit dont vous ne sortiriez que froissée dans votre amour-propre.

Ce n'est pas seulement à votre mari qu'il faudra vous efforcer de plaire. Par le fait de votre mariage, ses parents, sa famille deviendront les vôtres, et sous peine des plus grandes perturbations dans votre intérieur, il faudra, par tous les moyens en votre pouvoir, chercher à vous les attacher. Pour éviter de froisser qui que ce soit, traitez en tout, au moins en apparence, les parents de votre mari comme vous le faites des vôtres. Soyez avec vos beau-père et belle-mère ce que vous êtes avec vos parents; écoutez leurs avis avec déférence, et s'ils vous paraissent sages et conformes à vos intérêts, mettez-les à profit. Si, au contraire, vous croyez devoir n'en pas tenir compte, expliquez vos raisons de manière à ne les pas blesser, et toujours avec douceur et aménité. Ces qualités, loin d'exclure une fermeté parfois nécessaire, en atténuent la rudesse et la font plus facilement accepter. En effet, le respect que vous leur devez ne saurait vous faire oublier que vous êtes maîtresse dans votre maison, et qu'à vous seule en appartient la direction. Il y a là une nuance qu'il vous faudra observer sans cesse: condescendre toujours, mais n'abdiquer jamais. Soyez certaine que sous le bénéfice de cette réserve votre mari vous saura gré des égards que vous aurez pour les siens, ce qui est tout naturel et plaide en sa faveur. Ne seriez-vous pas vous-même froissée dans votre amour filial s'il témoignait à vos parents de la froideur, s'il les recevait sans empressement? Ne perdez pas de vue que sa famille, ses amis même, ayant sur lui une influence plus ancienne que la vôtre, il importe au plus haut point, quoi qu'il advienne, d'éviter de vous en faire des ennemis.

Gardez-vous aussi de cette manie particulière aux femmes de n'être jamais satisfaites, de trouver à redire à tout. Rien n'est aussi déplaisant que d'entendre faire à tout propos des observations, surtout si elles sont présentées d'un ton aigre et acrimonieux; le portrait de Mme Bougon n'a rien du reste de bien séduisant. Il arrivera ceci: ou votre mari s'y habituera et n'y prêtera plus la moindre attention, ou il en sera énervé, vous répondra mal et vous imposera silence. Plus vous saurez supporter patiemment des désagréments de peu d'importance, plus vos observations auront de poids et d'autorité dans les circonstances graves. C'est un de nos torts et une de nos faiblesses de ne voir les choses que par le petit côté, d'en négliger souvent la partie sérieuse et d'attacher trop d'importance à des vétilles. Nous avons souvent remarqué que telle femme qui fait à son mari une scène pour une assiette cassée, est précisément celle-là qui laissera dilapider sa dot sans rien dire et qui sera incapable de la défense la plus élémentaire de ses intérêts.

Une dame de nos amies, femme de beaucoup d'esprit, est mariée depuis peu à un homme qui n'a pas eu à se féliciter de son premier mariage. D'une nature acerbe et acariâtre, sa femme lui faisait à tout propos des observations désagréables, de sorte que le calme et la bonne harmonie étaient souvent bannis de leur intérieur. Ayant accepté une invitation à dîner chez eux dans les premiers temps de leur union, j'étais au salon avec la maîtresse de la maison, lorsque de la salle à manger partit un grand bruit. «C'est moi, ma chère amie, dit le mari à sa femme accourue en toute hâte, c'est moi qui viens de commettre cette maladresse. La bonne avait mis sur la table un siphon presqu'entièrement vide et dont elle avait négligé de nettoyer la monture; j'ai voulu l'en retirer et l'ai laissé choir..» En disant cela, il observait malicieusement la physionomie de sa nouvelle épouse, et il ajouta: «Tu vas sans doute me gronder bien fort.» (Il avait quelque raison de craindre cela, avant eu pendant son premier mariage une forte scène pour un sujet analogue.)—«C'est un petit malheur, répondit notre amie, et j'aurais grand tort de gronder un homme qui, en une seconde, gagne quinze centimes.—Comment cela, dit-il, tout étonné?—Sans doute, reprit-elle, tu pouvais aussi bien le casser étant plein, et puisqu'il est vide, c'est autant d'épargné.» Le mari se montra fort satisfait de la réponse, et nous avons constaté depuis combien il est heureux de la différence de caractère qu'il rencontre entre elle et sa précédente épouse, femme très-recommandable pourtant et d'un grand mérite sous d'autres rapports.

Nous reviendrons sur la nécessité de surveiller notre humeur, de pondérer notre caractère, mais en ce qui concerne le mariage nous vous dirons que les plus éminentes qualités ne serviront de rien si elles ne sont rehaussées par l'amabilité qui en fait la grâce et le charme. Par exemple, une femme qui ferait régner dans son ménage l'ordre et l'économie, perdrait le bénéfice de ses peines si elle ne savait pas rendre le séjour auprès d'elle plaisant et agréable. Savoir retenir votre mari auprès de vous par la seule force de l'estime et de l'affection que vous lui inspirerez est encore une des formes du dévouement, car il n'a aucune chance de se trouver nulle part plus heureux, et s'il était obligé de chercher ailleurs la tendresse et les encouragements dont il a besoin, c'est vous seule qui seriez coupable. Soyez pour lui la compagne aimante et douce, la femme forte et digne qui soutient l'homme dans l'infortune et dont la fermeté du caractère, la droiture de la conscience, lui donnent force et courage dans les circonstances les plus difficiles de la vie.

Certaines jeunes femmes, partant de ce principe que l'homme doit subvenir aux besoins de la famille, pensent, une fois mariées, pouvoir se dispenser de travailler. Elles abandonnent alors la profession dont leurs parents les avaient pourvues, souvent au prix des plus durs sacrifices, sans songer que c'est précisément pendant les premiers temps de leur mariage, alors qu'elles n'ont pas d'enfant, qu'il leur serait le plus facile de s'occuper utilement. Elles ne réfléchissent pas non plus au surcroît d'aisance que leur gain, si modeste fût-il, apporterait dans leur ménage, ni aux longues heures d'ennui qu'elles auront à supporter pendant l'absence de leur mari, leur maison trop peu considérable ne pouvant les occuper constamment, ni aux funestes habitudes qui en seront la conséquence. Souvent même, surtout en pareil cas, une autre erreur vient s'ajouter à celle-ci: c'est qu'étant mariées, elles n'ont plus besoin de plaire. Ce propos, que nous citons textuellement, combien de fois ne l'avons-nous pas entendu dans la bouche de femmes dont la tenue plus que négligée trahissait le désœuvrement et l'insouciance. Mais, nous direz-vous, ces pauvres créatures étaient peut-être malheureuses dans leur intérieur, et puis une conduite aussi blâmable n'est pas celle de toutes les femmes; la plupart comprennent mieux leurs devoirs et leurs intérêts. Sans doute, nous le savons, ce n'est là qu'une exception, mais une exception encore trop nombreuse, que l'on rencontre à chaque pas, et en présence de laquelle une femme vraiment digne de ce nom se sent prise d'un insurmontable sentiment de honte pour son sexe. Sous aucun prétexte, sachez-le bien, la femme ne doit renoncer à la possibilité de gagner quelque argent; tout au plus serait-elle excusable si elle avait apporté une dot dont le revenu pourrait compenser l'absence de son salaire. Quant à celle qui arguerait qu'elle n'a plus à trouver un époux pour se relâcher des habitudes de soin et de propreté qu'elle avait ou feignait d'avoir avant son mariage, sa conduite serait tout simplement ignoble, son mari le lui ferait bien voir.

La Fontaine raconte que de deux chevaux attelés à un même chariot, l'un ne voulut pas prendre sa part de labeur, de sorte que l'autre, traînant à lui seul toute la charge, fut bientôt exténué et hors d'état de travailler. Le conducteur remit alors à sa place dans les limons le premier cheval; mais celui-ci, que son compagnon trop fatigué ne pouvait plus aider, succomba à son tour à la peine. Cette comparaison peut fort bien s'appliquer à un ménage dans lequel le mari travaillerait consciencieusement, rapporterait à sa femme son salaire, tandis que celle-ci, au lieu de chercher à contribuer, dans la mesure de ses forces, au bien-être commun, gaspillerait son temps en futilités et en commérages. Or, le temps c'est de l'argent. Habituons-nous donc, dès notre jeunesse, à nous occuper sérieusement, à ne jamais perdre une minute; aimons le travail pour tous les bienfaits dont il nous comble, pour tous les maux qu'il écarte de nous. Le travail est le plus grand médecin du monde, il guérit de la misère, cet ennui matériel, et de l'ennui, cette misère morale. Si nous sommes pauvres, travaillons pour améliorer notre situation: depuis que le monde existe, on n'a pas encore trouvé de moyen plus sûr. Si nous sommes riches, faisons du travail la première de nos distractions, il est de toutes la plus saine. Quelle qu'en soit la nature ou l'objet, il nous procure des satisfactions infinies, et c'est toujours à lui que nous reviendrons, car, en même temps que la santé, il nous conserve la bonne humeur.

Travaillez, mes toutes belles,
Employez bien votre temps;
Vos maris seront fidèles
Et vos cœurs toujours contents.

La femme qui n'a pas en elle l'amour du travail est véritablement bien à plaindre. Outre l'intime satisfaction que donne le sentiment du devoir accompli, dont son cœur est sevré, elle se voit privée de tous les avantages matériels que le travail procure. Et considérez combien est juste cette maxime que la paresse, il faut bien l'appeler par son nom, est la mère de tous les vices, l'on peut ajouter de tous les maux. Quand une femme travaille elle-même pour gagner quelque argent, elle en connaît mieux le prix, le dépense moins facilement, de là l'économie. Quand une femme est économe et travailleuse, elle prend soin de son mobilier, de son linge, de ses vêtements, fait chaque chose au moment convenable, de là l'ordre et la propreté. Tandis que celle-ci jouit d'un bien-être en apparence supérieur à sa position sociale, parce qu'elle sait, comme disaient nos grand'mères, faire de trois francs cent sous, telle autre que la paresse afflige sera vouée pour toute sa vie à la misère et à l'abjection. Pendant que l'une, satisfaite d'elle-même, fière de son existence bien remplie, est calme et tranquille, l'autre, malheureuse par sa faute, mécontente de tout, sent gronder en elle les plus mauvais sentiments.

Voyez ces deux jeunes femmes que la fortune n'a pas favorisées. Mariées chacune depuis deux ans, elles habitent dans la même maison un petit appartement d'un prix modique, car leurs maris, cavistes tous deux, n'ont que des gains très-restreints; mais quelle différence vous observez dès le seuil de leur modeste demeure! Tandis que les deux pièces dont elle se compose sont chez l'une tenues avec la plus exquise propreté, que tout chez elle est clair et luisant, chez l'autre tout est en désordre, et les quelques meubles qu'elle possède accusent la négligence avec laquelle on les entretient. Tout chez elle crie le dénûment et la misère, pendant que sa voisine, avec cet art propre à la femme qui aime son inférieur, sait donner à sa maison une apparence de confort et de gaieté. Travaillant sans relâche pour les magasins de confections et gagnant en moyenne un franc vingt-cinq centimes par jour, elle a pu acheter le mobilier modeste mais convenable, et aussi le linge nécessaire au ménage que ses parents, trop pauvres, n'avaient pu lui donner. Le mari se plaît dans sa maison que lui aussi s'ingénie à embellir; ne craignez pas que la journée terminée il s'attarde dans quelque mauvais endroit. Il s'empresse de rentrer chez lui: n'a-t-il pas toujours quelques clous à planter, et à soigner les rieurs, presque toutes rapportées des bois, qui donnent un si coquet aspect à sa demeure? Il a hâte surtout de retrouver sa compagne, toujours gaie, fraîche et pimpante dans la petite robe à dix sous le mètre, confectionnée de ses mains. Il aime et estime cette jeune femme auprès de laquelle, revenu de son travail, il trouve le calme et la tendresse; il lui est reconnaissant du bonheur qu'elle lui donne, il en est fier; et lorsque le dimanche elle part à son bras pour Une promenade bien méritée, il ne changerait pas sa place contre celle d'un empereur. C'est son plus grand plaisir d'aller ainsi, en compagnie de sa femme, à une petite campagne voisine, respirer l'air pur des champs ou des bois, ou bien de s'installer sous les beaux marronniers des promenades pour entendre la sérénade. Au milieu de tout ce monde élégant, auprès duquel il s'aperçoit qu'il ne fait pas tache, il songe à la différence de sa vie tranquille avec celle de beaucoup de ses camarades moins favorisés. Il se dit qu'avant son mariage lui aussi allait au cabaret, et il se demande maintenant comment il pouvait s'enfermer dans cet affreux trou puant et noir, pendant qu'il y a ailleurs de l'air, du soleil, des oiseaux et des fleurs. Il est ainsi toujours satisfait, parce qu'il n'a rien à reprocher ni à lui-même, ni aux autres. Il est sans souci du lendemain, car l'existence régulière qui est la sienne lui conserve la santé, et il sait qu'il y a toujours en réserve chez lui de quoi parer à toute éventualité.