Le voisin, lui, n'est pas d'aussi bonne humeur. Aussitôt rentré de son ouvrage, on l'entend crier, et ce ne sont pas de tendres paroles qu'il adresse à sa compagne. C'est le repas, peu confortable, qui n'est jamais prêt à l'heure, ou quelque vêtement dont il a besoin qui n'est ni raccommodé ni blanchi. Sa femme inactive et dépensière gaspille l'argent qu'il gagne avec tant de peine et crée partout des dettes. Parfois un commerçant, perdant patience, s'adresse à lui pour être payé, et ce sont alors dans le ménage des scènes sans fin, des querelles à scandaliser le voisinage. N'ayant rien qui le retienne chez lui, ne ressentant plus pour sa femme ni affection ni respect, il s'adonne à la boisson. À quoi bon me gêner, dit-il, je n'en aurai jamais davantage. Sur ce il part au cabaret et revient ivre, aussi l'existence de la malheureuse est-elle la plus triste que l'on puisse imaginer. Si du moins elle pouvait profiter de l'exemple que lui donne cette autre jeune femme, si courageuse et si digne, mais au contraire elle la jalouse, la hait, et pourtant elle n'est pas née méchante. En la voyant heureuse et estimée de tous, il lui semble qu'elle lui fait du tort, elle ne veut pas convenir qu'il eût pu en être de même pour elle, et qu'en négligeant ses devoirs elle a causé sa perte. De là ce sentiment d'envie, de basse jalousie, qui fait de si cruelles blessures au cœur des femmes.
Voyez là, le dimanche, après que son mari, las et découragé, est parti en lui adressant de durs reproches. Les cheveux en désordre, la figure décomposée, versant des larmes de rage, elle s'installe à sa fenêtre, soulève son rideau et épie le moment auquel va partir celle qu'elle considère comme son ennemie. Elle veut voir «sa toilette». Elle sort enfin au bras de son mari, charmante et distinguée dans le frais costume de coton à bon marché qu'elle porte l'été depuis son mariage, et qu'elle-même a confectionné. Rien dans sa mise n'est ni extravagant ni coûteux, mais tout est agencé avec goût et disposé avec art. Elle ne se doute guère que là, tout près d'elle, quelqu'un l'observe d'un œil malveillant, car elle ne s'occupe pas des voisins et n'a jamais fait de mal à personne. Puis, pendant qu'elle s'éloigne, l'autre s'en va auprès des voisines. «—L'avez-vous vue?... Est-elle d'une coquetterie?... Elle n'a pas toujours été comme cela...» etc., etc. Et les commentaires d'aller leur train, et les commérages stupides, les inventions odieuses de continuer jusqu'au moment où il faudra rentrer pour attendre le mari qui va revenir ivre et abruti. Ainsi, non-seulement cette femme souffre de tous les maux qu'entraîne l'oisiveté, mais sous leur influence son caractère s'aigrit, son cœur devient mauvais. L'envie, la jalousie, la médisance, le mensonge font cortège à l'ennui et au découragement; elle devient capable des plus méchantes actions, et l'on frémit en pensant au gouffre de vices et d'avilissement vers lequel la malheureuse s'achemine lentement, à moins que quelque circonstance fortuite, un enfant peut-être, ne vienne l'en détourner.
Ce tableau est bien noir, nous direz-vous. Il est triste, nous en convenons, mais il est vrai, l'expérience de la vie vous le démontrera. Sans le travail qui acquiert, sans l'économie qui conserve, l'ouvrier est fatalement voué à la misère et forcé de renoncer à tout espoir d'améliorer sa situation matérielle et morale. C'est en cela que l'influence de la femme se fait le plus directement sentir, influence bienfaisante si elle est douée de cette qualité indispensable au ménage, l'économie, et désorganisatrice si, par malheur, elle en est privée. Mme Doyen l'a dit avec beaucoup de raison: «une femme pauvre et économe entrant dans une maison l'enrichit, tandis qu'une femme riche et prodigue l'appauvrit.» En effet, il n'est pas de fortune, si considérable soit-elle, qui puisse résister au gaspillage. Que de fois, parmi les besoigneux, n'avez-vous pas rencontré de gens, autrefois dans une situation prospère, pendant que d'autres, partis des derniers rangs, sont, fourmis économes et laborieuses, parvenus à une honorable aisance.
L'économie est une des qualités indispensables à la femme dans toutes les situations de fortune. Elle est relative, bien entendu, et consiste à régler strictement nos dépenses d'après les ressources dont nous disposons. La femme vraiment économe est celle qui, sur ses revenus ou sur son salaire, sait prélever une part pour parer aux éventualités qui peuvent se produire. Ne faut-il pas compter, si l'on est commerçant, avec les pertes possibles; si l'on est capitaliste, avec les diminutions de revenu; si l'on est ouvrier, avec le chômage; et, en tout état de cause, avec la maladie, le surcroît de charges et tous les évènements fâcheux impossibles à conjurer? Et où trouvera-t-on les ressources nécessaires pour y faire face, si on a négligé d'épargner pendant des temps meilleurs?
Le femme la plus économe n'est pas précisément celle qui dépense le moins, c'est celle qui, en raison des ressources dont elle dispose, sait procurer aux siens le plus de bien-être et de confort. Par exemple, il se pourra que de deux femmes dépensant chacune trois francs par jour, l'une soit très économe et l'autre très désordonnée. Si l'une, dont le mari gagne quatre francs par jour, n'en dépense que trois, elle fera preuve d'une sage prévoyance pour l'avenir, tandis que si l'autre dont le mari ne gagne que trois francs les dépense entièrement, elle risquera de se trouver dans une bien pénible situation.
L'économie nous oblige à avoir de l'ordre; ces deux qualités sont inhérentes l'une à l'autre. Ainsi, une femme économe, si elle est commerçante, tiendra exactement ses comptes, de manière à ne rien omettre et à être toujours renseignée sur l'état de ses affaires. Si elle emploie des ouvriers ou des domestiques, elle veillera à ce qu'ils occupent consciencieusement le temps qu'elle leur paie. Elle ne laissera pas celui-ci négliger son service ou tenir l'outillage en mauvais état, et suppléera son mari si, trop occupé, il ne peut avoir l'œil à tout. Elle ne permettra pas à celle-là de lui manger ses conserves ou de prodiguer l'éclairage et le chauffage. En aucun cas, elle ne lui confiera la bourse de la maison, et fera autant que possible ses provisions elle-même, de manière à les acheter à des conditions plus avantageuses; c'est là de l'ordre. Si elle a la chance de pouvoir se passer d'auxiliaires, elle sera ainsi débarrassée d'une surveillance souvent gênante et ennuyeuse, ainsi que d'une onéreuse dépense. Une femme sérieuse préférera toujours tenir elle-même sa maison, à moins d'impossibilité absolue, plutôt que d'en confier le soin à des étrangers.
N'imitez pas ces petites femmes vaniteuses et sottes qui mettent tout leur amour-propre à avoir une bonne, dépensant ainsi ce qu'elles pourraient épargner des gains de leur mari, petit employé généralement, ne gagnant pas toujours de quoi mettre du beurre sur le pain de la pauvre fille, peu surchargée de besogne à la vérité. Laissez-nous vous mettre en garde contre cette folle vanité qui pousse tant de jeunes femmes à vouloir vivre d'une façon si peu conforme en tout à leur position sociale. Combien agissent ainsi par gloriole plutôt que par amour du confortable, se rendant, par leur ostentation, ridicules aux yeux des gens sensés qui se demandent combien de temps cela pourra durer. Une des maladies de notre siècle, c'est que tout le monde veuille vivre comme si l'on était riche, déplorable système dont le moindre défaut est d'empêcher qu'on le devienne. Un peu de bon sens et de réflexion suffirait pourtant pour dissiper cette erreur et nous faire comprendre cette vérité qu'il ne faut pas manger son blé en herbe ni confondre le point de départ avec l'arrivée. Il est certain que si nous voulons vivre d'une manière supérieure à notre situation pécuniaire, nous ne pouvons rationnellement y arriver qu'en améliorant cette situation elle-même. Il est donc indispensable de savoir borner nos goûts à notre position présente, c'est un des moyens de l'améliorer dans l'avenir et de jouir d'une vraie tranquillité, de ce bonheur du sage qui se contente de peu.
Nous reviendrons plus loin sur la nécessité pour la femme de pratiquer les vertus qui assurent la paix du foyer domestique, mais en ce qui concerne l'économie, prenez pour règle de conduite que le travailleur n'est assuré du nécessaire qu'autant qu'il sait se refuser le superflu.
Ces considérations sur lesquelles nous insistons, vous seront utiles dans l'avenir, pour soutenir le grand combat de la vie. Elles vous serviront d'arguments pour ramener à des idées plus saines ce grand gamin qui est votre mari, dont le cœur n'est pas mauvais, mais dont la tête, peut-être un peu folle, s'est laissé égarer par les élucubrations d'écrivains sans scrupules ou les extravagances d'orateurs qui mériteraient qu'on leur jetât des pommes cuites et des bottes de foin. Ils sont bien coupables ces gens qui, dans un but d'intérêt personnel, exploitent la crédulité et l'ignorance de l'ouvrier, et jettent le trouble dans sa conscience. Peu leur importent les résultats de leurs inepties, pourvu qu'ils en profitent; ils savent fort bien, du reste, que ce n'est pas eux qui en subiront les conséquences. C'est à vous, jeunes femmes, qu'il appartient de combattre les funestes doctrines qui, si vous n'y preniez garde, iraient jusqu'à compromettre l'existence même de votre foyer, car ces gens, ennemis de la propriété, sont en même temps les détracteurs de la famille. Si, par malheur, votre mari pouvait devenir leur dupe, si au lieu des gais propos qu'il apportait autrefois à la table de la famille, il faisait entendre de folles revendications, il faudrait user de votre influence pour éclairer sa conscience et sa raison, et le détourner de la voie périlleuse au bout de laquelle il ne trouverait que mécomptes et déceptions.
Il vous sera facile de réfuter les idées fausses qu'il aura contractées par la lecture de journaux qui s'intitulent socialistes, sans que cette dénomination soit bien comprise de la plupart de ceux qui l'emploient, ou au sein de certaines assemblées de «travailleurs» ainsi que se nomment souvent les ouvriers qui ne travaillent pas. Il est de toute évidence que nous ne pouvons être tous égaux dans le sens absolu de ce mot, l'échelle sociale serait ainsi la seule qui n'aurait qu'un échelon. Cela ne signifie pas que l'ouvrier doive renoncer à améliorer sa position, mais que de moyens s'offrent à lui plus honnêtes et plus sûrs que celui qui consisterait à dépouiller de leur propriété ceux qui légitimement la possèdent. Il est un fait prouvé, c'est que la fortune change de mains au bout de cinq générations. À quoi cela tient-il, si ce n'est que l'enfant du riche, habitué au luxe et à l'oisiveté, diminue ainsi son patrimoine et transmet de père en fils une situation amoindrie, tandis que l'ouvrier, désireux de sortir de son infériorité, conquiert une position meilleure par la seule force de sa volonté, de son travail opiniâtre, de son économie. Et lors même que, par impossible, le partage des biens parviendrait à s'effectuer entre tous les citoyens, ainsi que certains le demandent, savez-vous quelle serait la part de chacun? Les économistes ont calculé qu'elle s'élèverait à la somme de deux francs soixante centimes, de sorte qu'au lieu de trouver des capitalistes et des patrons pour faire vivre l'ouvrier, nous serions tous égaux... dans la misère; c'est là probablement ce qu'on entend par la suppression du prolétariat. Si même, contestant cette évaluation, l'on admet que le partage puisse produire des résultats plus appréciables, il arriverait ceci: c'est qu'au bout de quinze ans, de vingt ans peut-être, le grand génie qui se nomme Travail aurait encore changé la face de la nouvelle société. De la part reçue les uns n'auraient plus rien et seraient redevenus misérables, pendant que les autres se seraient enrichis, de sorte que l'effroyable tuerie serait toujours à recommencer. Ils se gardent bien, ceux qui prêchent le désordre et la guerre civile, de faire valoir ces arguments; c'est à vous, jeunes femmes, qu'il appartient de les produire. Dites à votre mari, à votre frère, que c'est par la paix et la concorde qu'ils pourront arriver à la réalisation de leurs vœux, et qu'il faut que les ouvriers s'unissent, non pour détruire, mais pour édifier.