Il y a une vingtaine d'années qu'un de nos amis d'enfance, Alphonse Esquiros, publia un livre de haute fantaisie, intitulé le Magicien. C'était tout ce que le romantisme d'alors pouvait imaginer de plus bizarre, l'auteur donnait à son magicien un sérail de femmes mortes, mais embaumées par un procédé retrouvé depuis par Gannal. Un androïde de bronze qui prêchait la chasteté, un hermaphrodite amoureux de la lune et qui entretenait avec elle une correspondance suivie, et bien d'autres choses encore que nous ne nous rappelons pas. Alphonse Esquiros, par la publication de ce roman, fonda une école de fantaisistes en magie dont le jeune et intéressant Henri Delaage est actuellement le représentant le plus distingué.
Henri Delaage est un écrivain fécond, un thaumaturge méconnu et un fascinateur habile. Son style n'est pas moins étonnant que les idées d'Alphonse Esquiros, son initiateur et son maître; ainsi dans son livre des Ressuscités, il dit en parlant d'une objection contre le christianisme: «Je vais prendre cette objection à la gorge, et quand je la lâcherai, la terre retentira sourdement sous le poids de son cadavre étranglé.» Il est vrai qu'il ne répond pas grand'chose ensuite à cette objection, mais que voulez-vous qu'on réponde à une objection étranglée, quand une fois la terre a retenti sourdement sous le poids de son cadavre?
Henri Delaage est, avons-nous dit, un thaumaturge méconnu; il a avoué, en effet, à une personne de notre connaissance que pendant un hiver où régnait impitoyablement cette affection de poitrine si fâcheuse qu'on nomme la grippe, il n'avait qu'à se présenter dans un salon pour guérir immédiatement toutes les personnes qui s'y trouvaient; il est vrai qu'il était la victime du miracle, car il y a gagné un léger enrouement qui ne l'a pas quitté depuis.
Plusieurs amis d'Henri Delaage nous ont assuré qu'il a le don d'ubiquité, on vient de le quitter au bureau de la Patrie, on le retrouve chez Dentu, son éditeur, on s'enfuit effrayé, on rentre chez soi et l'on y trouve... Delaage qui vous attendait.
Henri Delaage est aussi un fascinateur habile. Une dame du monde qui venait de lire un de ses livres, déclarait qu'elle ne connaissait rien au monde de plus beau et de mieux écrit, mais ce n'est pas seulement à ses livres que Delaage communique le don de beauté. Un jour nous venions de lire un feuilleton signé Fiorentino, où l'on disait que les charmes physiques du jeune magicien égalaient ou même surpassaient ceux des anges. Nous rencontrons Delaage et nous le questionnons avec curiosité sur cette révélation singulière. Delaage alors met la main dans son gilet, se tourne de trois quarts et lève en souriant les yeux vers le ciel... Heureusement nous avions sur nous l'Enchiridion de Léon III, qui est, comme on sait, un préservatif contre les enchantements, et la beauté angélique du fascinateur resta invisible à nos yeux.
Nous donnerons à Henri Delaage des éloges plus sérieux que ceux des admirateurs de sa beauté, il se déclare sincèrement catholique, et proclame hautement son respect et son amour pour la religion; or la religion pourra faire de lui un saint, ce qui est un titre plus estimable et plus glorieux que celui de sorcier.
C'est à cause de sa qualité de publiciste que nous avons nommé ce jeune homme le premier parmi les fantaisistes de la magie. Ce rang sous tous les autres rapports appartenait à M. le comte d'Ourches, homme vénérable par son âge qui consacre sa vie et sa fortune aux expériences magnétiques. Chez lui les meubles et les dames somnambules se livrent à des danses effrénées, les meubles se fatiguent et se brisent, mais les dames, à ce qu'on assure, ne s'en portent que mieux.
Pendant longtemps M. le comte d'Ourches a été dominé par une idée fixe: la crainte d'être enterré vivant, et il a fait plusieurs mémoires sur la nécessité de constater les décès d'une manière plus certaine qu'on ne le fait habituellement. M. d'Ourches avait d'autant plus raison de craindre, que son tempérament est pléthorique, et que son extrême susceptibilité nerveuse, journellement surexcitée par ses expériences avec les jolies somnambules, l'expose peut-être à des attaques d'apoplexie.
M. le comte d'Ourches est en magnétisme l'élève de l'abbé Faria, et en nécromancie il appartient à l'école du baron de Guldenstubbé.
Le baron de Guldenstubbé a publié un livre intitulé: Pneumatologie positive et expérimentale; la réalité des esprits et le phénomène merveilleux de leur écriture directe.