—Tu te lèves donc, ma pauvre enfant? dit en entrant la mère
Guillemette.
Marjolaine alors courut dans les bras de sa mère, qui, posant sa lampe sur un bahut, lui souriait avec des larmes dans les yeux, et toutes deux se tinrent longtemps embrassées, ne pouvant faire autre chose, ni rien trouver à se dire, mais pleurant toutes deux en silence, et goûtant je ne sais quelle triste joie dans cet épanchement douloureux.
La mère fut la première qui s'efforça de parler pour réconforter et consoler sa chère fille.
—Allons, bon courage, Marjolaine, bon courage! Je te crois: je sais que tu es innocente: les hommes ne comprennent pas cela; mais, nous autres femmes, nous savons bien ce que c'est que d'aimer… et vois-tu, Marjolaine… ils ont beau dire et nous en faire un crime… c'est la plus belle chose de la vie.
Marjolaine se rejeta alors dans les bras de sa mère, les joues enflammées et les yeux brillants, et l'embrassa encore une fois de toute sa force pour la remercier de ce qu'elle venait de dire.
—Je viens t'aider à faire ta toilette, ma chère enfant, laisse-moi te soigner encore comme je faisais quand tu étais toute petite: laisse-moi diviser encore tes grands cheveux sur ton front, et les relever derrière ta tête. Allons, essuyez donc les larmes qui troublent vos yeux, mademoiselle, si vous voulez que maman vous trouve jolie! Riez donc un peu qu'on voie vos jolies petites dents blanchettes et si bien rangées! Mais, vraiment, ce linge blanc et brodé vous sied à ravir, et vous rendriez jalouses de vraies demoiselles du château! Laissez-moi faire maintenant et ne regardez pas, c'est quelque chose que je vous ai gardé et que je veux vous attacher moi-même sur votre beau petit cou blanc que j'ai embrassé tant de fois.
—Oh! quoi, mère, une chaîne d'or… la vôtre!…
—Oui, petite Marjolette… eh bien! pleurerez-vous encore…. Tu fais un gros soupir! oh! va, ne crains rien, je t'aime tant qu'il ne saurait t'arriver malheur: tu es sous la protection de la Vierge, la patronne de toutes les mères; et si saint François, qui n'a jamais eu d'enfants, veut faire le méchant, le bon Dieu, qui est notre père à tous et qui ne refuse rien à Marie, sa digne mère, le mettra bien à la raison.
Pendant que la bonne Guillemette s'empressait autour de sa fille, une teinte de pourpre avait envahi l'horizon, et les feuilles de vigne qui tremblaient à la fenêtre se coloraient d'un reflet de rubis et d'or; de petits bouquets de nuages orangés et lilas s'éparpillaient dans le ciel, comme on voit jaillir les feuilles de roses des corbeilles de la Fête-Dieu. Les cloches, qui avaient cessé un instant de chanter matines, comme pour faire place au gazouillement infini d'une multitude d'oiseaux, se remirent à carillonner de plus belle et d'une voix plus claire, comme des chantres après boire. Leur musique, cette fois, était plus gaie et portait moins à la rêverie. Toute la campagne fleurissante et verdoyante, toute diaprée de fleurs, diamantée de rosée et recueillie dans le voile de gaze ou s'enveloppait encore la fraîcheur du matin aspirée par un doux soleil, semblait une jeune mariée ou tout au moins une charmante fille d'honneur en son bel habit de gala. On frappa alors plusieurs petits coups à la grande porte de la Closerie. Guillaume, à moitié habillé, s'empressa d'ouvrir, et l'on vit paraître M. et Mme Jean Lubin avec Mariette, leur petite fille.
Mariette était une charmante enfant de douze ans, vive, gracieuse et avisée. Ses beaux cheveux châtains tombaient en boucles naturelles sur ses épaules. On lui avait mis pour ce jour-là une robe blanche toute simple, comme on en voit sur les tableaux aux petits anges qui présentent des fleurs ou de l'encens à la Vierge. La petite fille avait aussi leur sourire doux et confiant, ce pur emblème de la vraie prière, et une couronne de rosés blanches achevait sa ressemblance avec ces chastes petits amours de la légende chrétienne.