La mère Guillemette, entendant l'arrivée de son compère et de sa commère, sortit pour les aller recevoir; et, pendant que les grands parents causaient et devisaient entre eux en grand mystère et à voix basse, la petite Mariette, légère et furtive comme un beau petit écureuil, s'était glissée de porte en porte jusqu'à la chambre de Marjolaine; elle y entra sur la pointe du pied, et vint tout d'un coup la surprendre et l'embrasser de toute sa force, au moment où la pauvre jouvencelle allait se remettre à pleurer.
—Bonjour, grande soeur; comme te voilà brave et bien parée! Eh mais! moi aussi je suis belle, n'est-ce pas? Quel bonheur! C'est aujourd'hui que mon frère va sortir de ce vilain couvent, où il s'ennuyait toujours, et puis il laissera repousser ses cheveux, et il sera bien plus beau; sans compter qu'il ne portera plus cette robe brune, et qu'il s'habillera en homme comme les autres! Et toi, Marjolaine, comme je serai contente quand tu seras ma soeur! car toi tu ne me taquines jamais, et tu es aussi bonne que gentille. Mais pourquoi donc n'es-tu pas tout en blanc et n'as-tu pas un beau bouquet à la ceinture? Je vais t'en chercher un, et je te ferai une couronne blanche comme la mienne…
—Non, reste, dit Marjolaine en retenant dans ses bras l'aimable soeur de frère Lubin, puis la prenant sur ses genoux, elle s'efforça de lui sourire: mais elle ne pouvait s'empêcher de songer que cette enfant serait peut-être un obstacle insurmontable à son bonheur, et des larmes glissèrent, malgré elle, jusqu'à ses lèvres souriantes, comme parfois en un beau jour de printemps on voit, par un caprice des nuages, tomber de grosses gouttes de pluie sur les fleurs coquettes et resplendissantes, qui s'épanouissent au soleil.
—Eh bien! eh bien! tu pleures! dit la petite Mariette avec un accent enfantin de reproche caressant. Ah! oui, je sais bien. C'est parce que mon frère a été mis en pénitence et parce que frère Paphnuce a dit à mon père que, si tu te mariais avec Lubin, saint François me ferait mourir! Ne l'écoute donc pas; c'est un vilain méchant! Frère François, le médecin, est bien plus gentil que lui, et il m'a dit hier, quand je l'ai rencontré en revenant de l'école, que les saints du paradis sont bons comme le bon Dieu, et qu'ils ne font jamais mourir les petites filles… et puis, il m'a dit quelque chose tout bas que je ne veux pas dire, parce que je lui ai promis que je le ferais et que je n'en dirais rien à personne. Aussi il était bien content lorsqu'il s'en est allé, et il m'a dit en me donnant un petit coup de ses deux doigts sur la joue: va, chère petite, sois bien sage, et dis à Marjolaine qu'elle ait bonne confiance et que tout ira bien! Tu vois donc bien qu'il ne faut pas pleurer… Allons, viens, puisque tu es prête; nos papas et nos mamans sont dans la grande chambre, il est bientôt temps de partir.
L'église des franciscains était tout endimanchée de tentures, toute papillotante de petits anges et de chandeliers dorés, toute nuageuse d'encens, toute pomponnée Je fleurs et toute flamboyante de cierges: l'escalier tournant qui descendait à la grotte de la Basmette était festonné de guirlandes de feuillages, dont la fraîche et verte senteur portait légèrement à la tête. Sur l'autel de la crypte, on voyait saint François, immobile, le capuchon baissé et les mains cachées dans les manches de son froc. Les moines étaient réunis en deux choeurs et achevaient de psalmodier l'office de prime, tandis que le père prieur, fagotté dans une aube qui le faisait ressembler à un paquet de linge blanc, surmonté d'une grosse pomme rouge, s'apprêtait à commencer la messe. L'affluence du peuple était grande; car le bruit confus de ce qui s'était passé et l'attente de quelque chose d'extraordinaire avaient couru dans tous le pays circonvoisin. Le mouvement fut donc universel et les chuchotements gagnèrent de proche en proche, lorsqu'on vit entrer la jolie Marjolaine, qui cachait sa parure de noce sous un ample mantelet de couleur sombre, et qui, tour à tour rougissante et pâlissante, tenait les yeux constamment baissés et semblait ne respirer qu'à peine. Auprès d'elle était sa mère, qui lui parlait tout bas, comme pour lui faire prendre courage, et la petite Mariette, qui se serrait contre elle et lui prenait les mains pour les caresser, en souriant à la pauvre affligée avec une grâce charmante. Derrière ce groupe, agenouillés et priant avec une grande ferveur, étaient Guillaume le closier et le compère Jean Lubin.
Tout le monde attendait sans savoir quoi, lorsque frère Paphnuce parut accompagné d'un frère convers, qui portait une brassée de cierges en cire jaune, On les distribua à tous les moines, puis la porte noire de l'in pace s'ouvrit, et tout le couvent, dirigé par le maître des novices, descendit dans les caveaux en chantant d'une voix lugubre et lente le psaume Miserere.
Un murmure de consternation et de terreur parcourut l'assemblée. Quelques vieilles se dirent tout bas que frère Lubin était sans doute mort. Marjolaine fut obligée de s'asseoir et frissonna comme si l'on eût été au coeur de l'hiver; la petite Mariette elle-même s'inquiéta et eut presque les larmes aux yeux eu regardant du côté du caveau où l'on entendait toujours se prolonger le chant des moines; enfin on les vit remonter la croix des enterrements en tête. Le frère Paphnuce tenait sur ses mains étendues le froc et le cordon du frère Lubin, qu'il vint déposer sur l'autel: puis derrière lui entre les deux files de religieux portant les cierges, parut frère Lubin lui-même, vêtu de l'habit séculier et conduit par deux frères convers, affublés de la cagoule des pénitents, pour rendre la scène plus terrible. Marjolaine eut besoin, pour ne pas s'évanouir, de toute la force que lui rendait la présence de son bien-aimé. On fit mettre frère Lubin à genoux au milieu du choeur.
Frère Paphnuce alors commença une exhortation qui ressemblait assez à un exorcisme. Il cria et gesticula, jeta de l'eau bénite sur le novice et en aspergea libéralement le côté de la foule où se trouvait la jeune fille. Puis, après avoir ouvert à son gré le ciel avec toutes ses joies et l'enfer avec toutes ses griffes et toutes ses cornes, il adjura frère Lubin de choisir entre le paradis et la damnation, entre la société séraphique de saint François et l'affection criminelle d'une créature.
Frère Paphnuce se livrait avec d'autant plus de liberté à toutes les fougues de son éloquence, qu'il avait remarqué avec plaisir l'absence de maître François, absence dont il ne pouvait deviner la raison, mais qui le mettait infiniment plus à l'aise, car les regards et le demi-sourire du rusé médecin le gênaient habituellement plus qu'on ne saurait dire, et faisaient expirer sur ses lèvres la moitié de tous ses sermons.
Frère Lubin se recueillait pour répondre, lorsque la petite Mariette, se glissant entre deux religieux, accourut, sans avoir peur de rien, se jeter au cou de son frère; puis se mettant à genoux auprès de lui, sans que personne songeât à l'en empêcher, elle prononça d'une voix claire et argentine ces paroles, que lui avait sans doute suggérées le frère médecin: