De nos jours, l'industrie agricole la plus importante des provinces du Nord est la culture de la vigne et la préparation des vins connus d'une manière générale sous le nom de vins de Porto. Le principal district de vignobles, désigné d'ordinaire sous l'appellation de Paiz do Vinho, occupe, au nord du Douro, entre les deux grands affluents le Tamega et le Tua, des pentes du collines nues et sans arbres, fort laides à voir, dont les schistes noirâtres et désagrégés sont exposés directement en été à toute la force des rayons solaires, tandis que les vents âpres du nord et parfois les neiges les refroidissent en hiver; mais, outre cette région des vins exquis, de vastes espaces, moins favorables à la production du liquide précieux, sont cultivés en vignobles dans toute l'étendue de la contrée. Vers la fin du dix-septième siècle, le district du haut Douro, actuellement si riche, était à peine cultivé, et ses habitants étaient des plus misérables; tous les vins dits de Porto provenaient alors des rives inférieures du Corgo. Les Anglais n'avaient pas encore apprécié les vins de ces contrées, et Lisbonne leur fournissait en abondance tous les crus portugais qui jusqu'alors avaient flatté leur goût. La culture des vignobles du Douro ne prit une certaine importance qu'après le traité conclu par lord Methuen, en 1703. Dès lors, la réputation des vins secs de Porto ne cessa de grandir; une compagnie, fondée par le marquis de Pombal, et plusieurs fois transformée depuis, se constitua pour l'exploitation de vastes domaines et pour l'achat, la manipulation et la garantie des vins; la ville de Pozo de Regoa, située au bord du Corgo, dans une espèce d'entonnoir de hautes collines aux crus renommés, devint une localité fameuse par ses foires, où des transactions d'une heure faisaient la ruine ou la fortune des négociants; enfin, toute une cité de celliers et d'entrepôts s'éleva sur la rive gauche du fleuve, en face de la colline qui porte les édifices de Porto. Depuis plus d'un siècle, le port-wine, vrai ou frelaté, et d'ailleurs toujours fortement mélangé d'eau-de-vie, ainsi que le sherry (Jerez), est un des vins obligés de toute table anglaise de la noblesse et de la bourgeoisie. Aussi presque tout le produit des vendanges du Douro est-il expédié, soit directement en Angleterre, soit dans les colonies britanniques et aux États-Unis; avant 1852, les meilleures sortes, dites «vins de factorerie» (vinhos de feitoria), ne pouvaient être envoyées qu'en Angleterre. Le Cap, les Indes anglaises, Hongkong, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, en reçoivent tous une part considérable par la voie d'Angleterre, tandis que la France, où ces vins sont moins appréciés, en importe directement à peine une ou deux centaines de barriques. Les Brésiliens et les Portugais du Brésil sont, après les Anglais, les meilleurs clients de Porto; la mère patrie leur envoie chaque année environ 40,000 hectolitres de vins. Il est bon d'ajouter que les vignobles du Portugal ne produisent qu'une faible partie du liquide que l'on boit dans le monde sous le nom de port-wine: on a calculé que, pendant les années de mauvaise récolte, la consommation de ce que l'on appelait «vin de Porto» dépassait cinquante et soixante fois la production réelle [209].
Production des vignes du Portugal, avant l'oïdium (1853)
4,800,000 hectolitres.
Production moyenne des vignes d'Alto-Douro (Porto), en 1848.
533,000 hectolitres.
» » en 1870.
517,000 hectolitres.
Exportation en Angleterre. 169,000 »
» au Brésil. 45,220 »
» en France. 340 »
L'élève des mulets, très-bien pratiquée par les montagnards de Tras os Montes, est aussi une source de revenus considérables pour les provinces du Nord, de même que l'engraissement des bestiaux, animaux d'une rare beauté, que l'on importe des provinces limitrophes de l'Espagne pour les expédier en Angleterre. On s'occupe aussi de la culture des primeurs pour le marché de Londres et même de Rio de Janeiro. Quant à l'industrie proprement dite, elle est assez importante depuis le moyen âge dans cette partie du Portugal, et la présence de nombreux Anglais, habiles à profiter des ressources du pays, a donné une grande impulsion au travail des manufactures. Porto a plusieurs filatures de coton, de laine et de soie, des fabriques d'étoffes, des usines métallurgiques, des raffineries de sucre; ses joailliers, ses bijoutiers, ses gantiers sont réputés fort habiles. Cependant l'exploitation du sol, l'industrie, le commerce licite, enfin la contrebande, qui se pratique dans de vastes proportions sur les frontières du district de Bragança, ne suffisent pas à nourrir tous les habitants: le pays, surpeuplé, doit se débarrasser chaque année de milliers d'émigrants qui, à l'imitation de leurs voisins les Gallegos, vont chercher fortune à Lisbonne, ou même par delà l'Océan, à Pará, à Pernambuco, à Bahia, à Rio de Janeiro, sur les plateaux du Brésil. C'est en majeure partie des bassins du Minho et du Douro que viennent les hardis colons qui ont fait et qui entretiennent la prospérité du Brésil: quoique mal vus par les Brésiliens, ils sont les véritables créateurs de la richesse dans la Lusitanie du Nouveau Monde. La plupart des émigrants du Minho et de Tras os Montes qui se rendent au Brésil, et qui sont au nombre de dix à vingt mille par an, s'embarquent à Porto même; d'autres prennent Lisbonne pour première étape. Naguère, avant que les chemins de fer n'eussent facilité le voyage, les Portugais du Nord qui descendaient à Lisbonne, cheminaient par troupes nombreuses, sous la direction d'un chef, ou capataz, et suivaient, de rancho en rancho, un itinéraire connu. Les habitants du district de Vianna voyagent surtout comme plâtriers et maçons. Certains districts sont presque uniquement habités par des femmes; les hommes sont absents.
PORTO.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. Laurent.
Les populations des hautes provinces n'ont pas le seul privilège de renouveler incessamment le sang des Portugais du Sud et de leurs parents d'outre-mer, ce sont elles aussi qui ont donné son assiette politique à l'État de Portugal. C'est le Porto Cale, situé là où se trouve actuellement le faubourg de Villanova de Gaya, en face de la cité de Porto, qui a donné son nom à l'ensemble de toutes les contrées lusitaniennes; c'est à Lamego, sur les coteaux qui dominent au sud la profonde vallée du Douro, que les Cortes auraient, suivant une tradition plus ou moins justifiée, constitué le royaume de Portugal en 1143; Porto fut d'abord capitale du nouvel État, de même que Braga avait été jadis celle des rois suèves; et quand, après la courte domination des Espagnols, le pays recouvra son indépendance politique, ce furent les ducs de Bragança, dans le Tras os Montes, que l'on désigna pour la royauté. Quoique l'admirable situation de Lisbonne et sa position centrale lui assurent un rôle prépondérant, c'est fréquemment de Porto que part l'initiative, quand un changement considérable se prépare. On a remarqué que le succès des révolutions nationales et les chances des partis dépendent surtout de l'attitude des énergiques populations du Nord. Elles ont leur caractère propre, et n'obéissent point à Lisbonne sans discuter la valeur des ordres; aussi Porto a-t-elle reçu le nom «de cité mutine». Si l'on en croyait les Portuenses eux-mêmes, ils seraient de beaucoup les supérieurs de leurs rivaux les Lisbonenses par l'énergie et la valeur morale; eux seuls seraient les dignes fils de ces Portugais du grand siècle qui parcouraient les mers à la recherche de peuples inconnus; en tout cas, ils se distinguent certainement des habitants de la capitale par une allure plus décidée, une parole plus brève, un regard plus ouvert. Dans le langage populaire, les gens de Porto et ceux de Lisbonne sont désignés par les appellations peu nobles de tripeiros (mangeurs de tripes) et d'alfasinhos (mangeurs de laitue).
Porto ou O Porto, le «Port» par excellence, est la métropole naturelle de toute la Lusitanie septentrionale et la seconde cité du Portugal par son commerce et sa population; par l'industrie, elle se trouve au premier rang. Vue des bords du Douro qui n'a guère en cet endroit plus de 200 mètres, de large, elle se présente superbement en un double amphithéâtre. Ses deux collines sont séparées par un étroit vallon rempli d'édifices, et dominées l'une par la cathédrale, l'autre par le haut et gracieux clocher dos Clerigos (des Prêtres), qui sert de point de reconnaissance aux navires cinglant de l'Océan vers la barre d'entrée. En bas, de larges rues élégantes, tirées au cordeau, de belles places, semblables à celles de toutes les villes modernes de trafic, découpent en rectangles uniformes la ville du commerce et de l'industrie, tandis que, sur les pentes, des rues escarpées et sinueuses, des escaliers même, montent à l'assaut des quartiers élevés; d'ailleurs, la propreté est partout fort grande; la ville tient à mériter par sa bonne tenue les éloges de ses nombreux hôtes venus d'Angleterre. Sur la rive gauche du fleuve s'étend en un long faubourg la ville de fabriques et d'entrepôts, Gaya, dont les celliers contiennent, dit-on, une moyenne de quatre-vingt mille pipes, soit quatre cent mille hectolitres de vin. Sur les bords du fleuve, et sur les terrasses qui le dominent, se prolongent de fort belles promenades, d'où l'on voit se dérouler les admirables perspectives du fleuve et de ses longs méandres, avec les navires qui le sillonnent, et les maisons de plaisance qui reflètent vaguement dans les eaux les faïences bleuâtres de leurs façades. Au loin, sur les collines, se montrent d'anciens couvents, des tours de défense, des villages à demi cachés dans la verdure: telle est, sur un coteau de la rive méridionale du Douro, au sud-est de Porto, la petite bourgade d'Avintes, célèbre par la beauté de ses femmes. Elles apportent chaque jour à la ville la broa ou pain de maïs, qui entre pour une si grande part dans l'alimentation des Portuenses: le pain vient de Vallongo, situé à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Porto.