Le Tage est une des rivières qui, par la direction de leur cours, témoignent le plus clairement de la tendance qu'ont les eaux courantes de l'hémisphère boréal à empiéter sur les terres de leur rive droite. Jadis, lorsque la grande mer intérieure qui recouvrait les plateaux de la Nouvelle-Castille se vida par l'issue du Tage, ce fleuve dut rouler une quantité d'eau fort considérable qui déblaya une partie des collines de la Lusitanie. Or la configuration du sol permet de voir, comme sur une carte en relief, que les courants ont passé en déluge sur les terres de la rive gauche et en ont nivelé les saillies, puisqu'ils ont incessamment gagné vers la droite, c'est-à-dire vers le nord, pour longer la base des montagnes et des collines du système de l'Estrella. Les deux rives du Tage offrent le même contraste que les bords des fleuves de la Sibérie: la rive gauche ou celle d'outre-Tage (Alemtejo) est la côte d'aval; la rive droite est la berge d'amont; de ce côté se trouvent les pentes rapides, les falaises et des hauteurs de plusieurs centaines de mètres, que la majesté de leur aspect permet presque de qualifier de montagnes.
La petite chaîne irrégulière qui forme l'ossature de la péninsule comprise entre le Tage et l'Océan, au nord de Lisbonne, ne se relie aux monts de l'Estrella que par un seuil raviné, où passe le chemin de fer de Santarem à Porto, et où s'entremêlent les sources des deux versants. Au sud de Leiria, les collines, déjà plus hautes, servent de contre-forts à un sommet dominateur, la Serra do Aire ou «Montagne du Vent», d'où l'on voit s'étendre à ses pieds, comme un immense tapis brodé, les campagnes verdoyantes qu'arrosé le Tage et les landes rousses de l'Alemtejo. Au sud, le Monte Junto est un autre point culminant des hauteurs de l'Estremadure; il projette à l'ouest un seuil latéral, qui va former une saillie triangulaire en dehors de la côte, et se rattache par une plage basse à l'île rocheuse du cap Carvoeiro. Cette île, moins grandiose d'aspect que l'Argentaro et le Circello du littoral italien, mais non moins curieuse au point de vue géologique, porte la forteresse et la petite ville de Peniche, où les femmes, presque isolées du monde, passent leur temps à faire de la dentelle. Au large, une barre sous-marine réunit le cap Carvoeiro à l'île de Berlinga, environnée d'écueils, et aux Farilhãos, également redoutés des marins. Un pittoresque château fort, qui sert en même temps de prison, s'élève sur l'île de Berlinga, au-dessus d'un petit havre de pêcheurs.
Entre l'estuaire de Lisbonne et la mer, la péninsule rétrécie n'offre plus qu'un dédale de collines peu élevées, mais présentant néanmoins de grandes difficultés aux communications, à cause de l'étroitesse des vallées et de leurs brusques contours. C'est dans cette région tourmentée que Wellington établit, pendant la guerre péninsulaire, ses fameuses lignes de Torres Vedras, qui transformaient tout le district de Lisbonne en un vaste camp retranché Au sud de ces collines, dont chacune portait sa redoute, se dressent d'autres collines. Toute la contrée s'élève jusqu'au massif des admirables hauteurs de Cintra, devenues si fameuses par leurs palais, leurs vallons ombreux, leur climat délicieux, et le souvenir des événements qui s'y sont accomplis. Une partie de ce massif, comprenant les hauteurs de Lisbonne jusqu'à Sacavem, au bord septentrional de l'estuaire, est occupée par des masses basaltiques, qu'ont rejetées d'anciens volcans. Durant l'époque géologique actuelle, aucun nouveau flot de lave ne s'est épanché des crevasses de ces montagnes, mais il est probable que les terribles tremblements de terre de 1531 et de 1755 avaient leur cause dans l'agitation des matières bouillantes et des gaz enfermés sous les couches superficielles. La première série de secousses dura huit jours, et renversa un grand nombre d'édifices. Quant à l'ébranlement du siècle dernier, on sait quels désastres en furent la conséquence; peut-être aucune des violences de la nature ne fit-elle plus d'impression sur les esprits des peuples de l'Europe. Dès le premier choc, qui pourtant ne dura pas plus de quatre à cinq secondes, une grande partie de Lisbonne était en ruines; plus de quinze mille habitants, même trente ou quarante mille, suivant quelques historiens, étaient écrasés sous les débris de 3,850 édifices; une minute après, une vague de douze mètres de hauteur s'élançait de la mer et noyait les fuyards entassés sur le quai. Un seul quartier, l'Alhama, ou Mouraria, l'ancien lieu de résidence assigné aux Maures, au pied de la citadelle, échappa au désastre. L'incendie, qui s'éleva des foyers engloutis, dévora des milliers de maisons que la secousse avait laissées debout; pour empêcher le pillage, le marquis de Pombal fit ériger la potence au milieu des ruines: sans l'énergie de cet homme, la cour se serait enfuie, dit-on, pour transférer le siége du gouvernement à Rio de Janeiro. Du centre de vibration, qui probablement se trouvait sous Lisbonne même ou dans le voisinage immédiat, les oscillations du sol se propagèrent sur un espace immense, que les historiens de la terrible catastrophe ont diversement évalué, mais qui ne peut avoir été moindre de 3 millions de kilomètres carrés. Porto fut partiellement démolie; le havre d'Alvor, dans les Algarves, fut comblé; les murs de Cádiz furent jetés bas; et l'on affirme que presque toutes les grandes villes du Maroc tombèrent de la secousse. Une certaine activité intérieure du sol se manifesterait encore, s'il est vrai que les roches «poussent» au fond de l'anse de Seixal, dans la partie de l'estuaire située au sud de Lisbonne, et qu'il ait fallu interrompre pour cette raison la construction des navires qui se faisait dans cette baie.
La configuration de la côte et des montagnes, du «Roc de Lisbonne» au cap d'Espichel, fait présumer que, dans l'antiquité géologique, des changements bien plus grands encore se sont opérés dans la forme de la contrée. La courbure si admirablement régulière du littoral qui se développe au large de l'entrée de Lisbonne, forme dans son ensemble un seul trait géographique violemment scindé en deux parties par le goulet de l'estuaire. Ce détroit lui-même, plus géométriquement taillé que celui de Gibraltar, s'ouvre comme une sorte de défilé régulier, comme une «cluse» entre l'Océan et la mer intérieure de Lisbonne; il semble s'être insinué par une fissure entre le massif de Cintra et l'arête isolée des monts d'Arrabida, qui limitent au nord la baie de Setúbal, et dont la masse principale se compose de roches crétacées, semblables à celles de la péninsule du nord. Très-probablement les deux groupes de collines faisaient partie du même système de montagnes, et le Tage, qui se déverse actuellement dans la mer par l'estuaire de Lisbonne, allait la rejoindre autrefois par celui de Sado, à travers les vastes plaines d'origine tertiaire qui constituent le sol de l'Alemtejo. Quoi qu'il en soit, peu de régions du littoral méritent plus que la côte de Lisbonne d'être étudiées, et promettent aux géologues une histoire plus attachante.
Il ne reste plus de la catastrophe du siècle dernier que des traces insignifiantes, et la capitale du Portugal, quoique peuplée seulement de la moitié des habitants qu'elle eut au commencement du seizième siècle, s'est complétement relevée de ses ruines. Même les quartiers du centre, qui avaient été renversés de fond en comble, sont remplacés par des blocs d'édifices réguliers, ayant sinon une beauté architecturale, du moins cette majesté froide que donnent la symétrie des lignes et la longueur des perspectives. L'antique cité d'Olissipo, qu'une légende classique dit avoir été fondée par le sage Ulysse, occupe maintenant, au bord du Tage, un espace d'environ 5 kilomètres; mais si l'on considère comme une dépendance naturelle du la capitale les faubourgs qu'elle projette, à l'est et à l'ouest, le long du rivage, la ville n'a pas moins de 14 kilomètres, de Poço do Bispo à la Tour de Bellem (ou Belem). Dans l'intérieur des terres, Lisbonne, que l'on ne pouvait manquer, en la comparant à Rome, de dire également bâtie sur sept collines, emplit les vallons, et gravit les hauteurs jusqu'à 2 ou 3 kilomètres en moyenne; en outre, elle s'est agrandie aux dépens de l'estuaire, en consolidant et en rattachant à la terre ferme les laisses indécises qui découvraient à basse mer. Une admirable promenade, l'Aterro de Bõa Vista, qui se prolonge de Lisbonne vers Bellem, sur un espace de plus d'un kilomètre, a pris la place de vases nauséabondes. C'est de l'estuaire du Tage, ou mieux encore des collines du sud, qu'il faut contempler le panorama de la ville. Vues ainsi à distance, Lisbonne, ses tours, ses coupoles, ses promenades, présentent un spectacle vraiment enchanteur, qui justifie bien le mot des Portugais:
Que não tem visto Lisbõa,
Não tem visto cosa bõa!