(Qui n'a pas vu Lisbonne, n'a rien vu de beau!)

Il est vrai que l'intérieur de la superbe métropole ne répond pas à l'imposante beauté de l'extérieur. Lisbonne possède une grande place de nobles proportions, dite Largo do Comercio; elle a tous les édifices qui appartiennent à l'organisme d'une capitale et d'un grand port de commerce, palais, églises et cathédrale, bourse et douane, université, collége et théâtres; mais, à l'exception de la chapelle de São João Baptista, qui fut érigée dans l'église de São Roque, elle n'a point d'édifice vraiment remarquable. La fameuse chapelle, l'une des constructions les plus somptueuses qui existent, a été en entier montée à Rome, où elle fut temporairement exposée dans la basilique de Saint-Pierre, et d'où elle fut expédiée par fragments: colonnes, autel, panneaux, pavé, tout n'y est que marbre, porphyre, jaspe, cornaline, lapis-lazuli. En dehors de la ville, la seule construction vraiment grandiose et célèbre à bon droit est l'aqueduc, os Arcos das Agoas Livres, qui apporte à la ville l'eau pure puisée près de Bellas, à une quinzaine de kilomètres vers le nord-ouest. Dans la plus grande partie de son cours, l'eau coule en souterrain, mais, en approchant de Lisbonne, elle franchit une vallée sur un pont superbe de trente-cinq arches de marbre, dont l'une n'a pas moins de 75 mètres de hauteur. Il a été construit sous le règne de João V, le Rei Edificador, pendant la première moitié du dix-huitième siècle. Le tremblement de terre de 1755 ne lui fit aucun dommage.

Si Lisbonne est relativement pauvre en monuments curieux, elle possède en compensation d'inestimables priviléges donnés par la nature; peu de villes ont été mieux dotées que ne l'a été la célèbre cité. De même que les conditions du sol et du climat expliquent en grande partie les destinées du Portugal, de même l'histoire de Lisbonne se lit dans les traits du milieu géographique. En premier lieu, cette capitale se trouve à peu près exactement sur la ligne médiane de tout le littoral portugais, à l'endroit autour duquel devaient le mieux s'équilibrer toutes les forces du pays. En outre, Lisbonne a le précieux avantage de posséder un port excellent, accessible aux plus grands navires, puisque la profondeur du chenal d'entrée dépasse partout 30 mètres; il est parfaitement protégé contre les vents dangereux du sud-ouest, et se prolonge jusqu'à plus de 10 kilomètres en amont de la ville; les navires y sont amenés par la marée et en sont remportés par le jusant. Ce port est à la fois un estuaire et la bouche de l'un des fleuves de la Péninsule qui se prêtent le mieux au commerce dans la partie inférieure de leur cours; les chalands, portant les denrées locales, et les bâtiments long-courriers viennent à l'encontre les uns des autres dans la même rade. Les flottes réunies dans le port de Lisbonne ne sont pas seulement à l'abri des orages; grâce à l'heureuse configuration du littoral, il est, en outre, facile de les défendre contre les attaques du dehors. Des deux côtés la terre s'avance en promontoire, comme pour fermer l'estuaire, et ne laisse aux navires, entre les charmants rivages de ses collines, qu'un étroit goulet de passage, dont la largeur varie de 1 à 3 kilomètres, et que l'on a bordé de bastions et de forts. Deux ouvrages de défense croisent leurs feux, à l'entrée même du détroit: sur un promontoire du nord, le fort São Julião; sur un îlot de la pointe méridionale, la Tour do Bugio.

LISBONNE.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. Laurent.

Toutefois l'importance naturelle de Lisbonne ne lui vient que pour une faible part de sa position par rapport au reste du Portugal: elle lui vient surtout de la situation qu'elle occupe relativement à l'Europe et au monde. Tant que le grand mouvement de l'histoire ne dépassa point le bassin de la Méditerranée, pendant la période gréco-romaine et presque tout le moyen âge, Lisbonne, ne se trouvant pas encore sur un des grands chemins des nations, ne pouvait évidemment sortir de son obscurité; mais dès que les Colonnes d'Hercule eurent cessé d'arrêter les marins, dès que les navigateurs italiens eurent enseigné leur art aux Portugais, le beau port du Tage devint l'un des principaux points de départ des navires de découverte. Lisbonne devenait le véritable observatoire de l'Europe vers les mers atlantiques. Nulle cité n'était mieux placée pour les explorateurs qui voulaient se rendre aux Açores, à Madère, aux Canaries, pour ceux qui avaient à suivre les côtes du Maroc, prolongation naturelle du littoral portugais vers le sud, et qui, de promontoire en promontoire, cherchaient à contourner le continent africain. On sait avec quel succès les marins de Lisbonne accomplirent leur oeuvre de découverte: ils finirent par donner à leur mère patrie un littoral immense, d'un développement beaucoup plus considérable que la circonférence même de la terre. En Afrique, en Amérique, en Asie, dans les îles de l'extrême Orient, les territoires censés appartenir à l'imperceptible Portugal occupaient une prodigieuse étendue, dont nul géographe n'eût pu tenter de se rendre compte. De pareilles conquêtes étaient du domaine de l'épopée; il fallait un Camões pour les chanter.

Cette époque de gloire ne dura pas longtemps. La fière Lisbonne, que les peuples orientaux désignaient sous le nom de «Résidence des Francs», comme si elle eût été la capitale de l'Europe, perdit sa prééminence vers la fin du seizième siècle. Comparable à une petite barque de trop forte voilure, la puissance du Portugal chavira soudain. Écrasée par le terrible régime de Philippe II, corrompue, en outre, par des moeurs trop luxueuses, énervée par le mépris du travail qu'engendre l'emploi du labeur des esclaves, Lisbonne eut à céder une grande partie de son commerce à ses rivales d'Espagne, tandis que les marins hollandais lui enlevaient, en Amérique et aux Indes, ses plus riches colonies: le monopole qu'elle avait exercé pendant plus d'un demi-siècle lui était à jamais ravi. Mais, en dépit de tous ses désastres, en dépit du tremblement de terre qui jeta bas ses édifices, Lisbonne a toujours tenu un rang élevé parmi les villes commerçantes. Certes, ses quais sont loin d'avoir l'animation de ceux de Marseille, de Liverpool ou de la Havane; les eaux de sa rade ne sont pas incessamment sillonnées par les vapeurs, et la forêt de mâts est encore loin d'y avoir l'étendue qu'elle eut aux grandes époques de la prospérité nationale; mais il faut reconnaître que Lisbonne n'est pas encore à même de tirer parti de tous ses avantages [212].

[Note 212: ][ (retour) ]

Commerce de Lisbonne, en 1868 105,388,000 fr. Mouvement des navires » 3,286 navires jaugeant 1,213,000 tonnes.

Sans doute la grande cité du Portugal est devenue le point d'attache de plusieurs lignes de grands paquebots transocéaniques; en outre, elle est la tête de ligne du réseau des chemins de fer européens; mais quels détours bizarres fait encore la voie ferrée pour aller rejoindre Madrid par les solitudes de l'Estremadure espagnole et les plateaux de la Manche! Une voie de communication directe vers la France et le reste de l'Europe manque toujours à Lisbonne, non-seulement à cause de la jalousie des Espagnols, mais aussi à cause du manque d'initiative des Portugais eux-mêmes; d'ailleurs, cette route eût-elle existé, les fréquentes révolutions de l'Espagne en auraient détourné les voyageurs et les marchandises. C'est donc à l'avenir qu'il appartient encore de faire du port de Lisbonne un grand lieu d'échange entre les nations. L'importance croissante du Brésil, avec lequel le Portugal a gardé tant de rapports intimes, ne peut manquer de réagir favorablement sur la prospérité de l'ancienne métropole. Quand la colonie se fut affranchie des liens du monopole, Lisbonne, privée de son commerce exclusif, se crut ruinée du coup; mais elle peut attendre du Brésil libre beaucoup plus que ne lui eût donné le Brésil asservi. Cette contrée d'outre-mer est le meilleur client du Portugal, puisque la moitié des exportations de Lisbonne lui est destinée; pour l'importation, le Brésil est au deuxième rang, quoique de beaucoup dépassé par l'Angleterre.