Quant à l'Espagne, qui pourtant confine au Portugal sur près de 1,000 kilomètres d'étendue, Lisbonne ne fait avec elle, pour ainsi dire, aucun commerce maritime, et, par le chemin de fer, elle ne lui expédie guère que les porcs de l'Alemtejo. Récemment encore, il n'y avait que très-peu de relations, même de simple voisinage, entre Lisbonne et la partie espagnole de la Péninsule; mais les dernières guerres civiles ont forcé un si grand nombre de familles castillanes à chercher un refuge en Lusitanie, que les moeurs locales en ont été changées. Naguère on ne voyait que des hommes dans les rues de Lisbonne; les dames portugaises restaient presque enfermées comme aux temps de la domination musulmane; mais l'exemple des alertes et libres Espagnoles a trouvé de nombreuses imitatrices et la physionomie de Lisbonne y a beaucoup gagné.
Les villes qui entourent la capitale ne sont pas moins célèbres par la beauté de leurs sites que la métropole du Portugal ne l'est elle-même par son commerce et son importance historique. Placée dans cette zone heureuse où n'atteignent plus les froidures du pôle, et qui n'a point à subir les sécheresses et les brouillards sans fin, l'Estremadure portugaise est une des contrées de l'Europe dont le climat se rapproche le plus de celui des «îles Fortunées» et des «bienheureuses Antilles»; malheureusement les oscillations de température y sont parfois très-brusques. La neige est si rare à Lisbonne, qu'on lui donne le nom de chuva branca, ou de «pluie blanche»; on la voit de loin resplendir sur les sommets de la serra Estrella et de la serra de Lousão; mais quand elle tombe, par exception, sur le littoral, le peuple y reconnaît un signe de mauvais augure. Encore au siècle dernier, le prodige d'une neige abondante effrayait tellement les habitants de Lisbonne, qu'ils se précipitaient dans les églises, s'imaginant que la fin du monde approchait.
Un autre grand avantage de climat que possèdent les villes de plaisance des environs de Lisbonne est celui que leur donne l'alternance régulière des brises. A partir du mois de mai, pendant toute la belle saison, le vent souffle de terre au lever du soleil; vers le milieu de la journée il a tourné au sud; le soir, il vient de l'ouest et du nord-ouest, et pendant la nuit, c'est un vent du nord: cette brise tournante, à laquelle on attribue une action des plus salubres sur l'atmosphère, accomplit une rotation complète durant les vingt-quatre heures; aussi lui donne-t-on le nom de viento roteiro ou «vent giratoire». Quant aux vents généraux, ils sont beaucoup moins réguliers. Ainsi, les courants polaires, arrêtés par les serras transversales de la contrée, ne peuvent suivre leur direction normale; ils soufflent directement du nord en longeant la côte, ou bien se transforment en vent d'est, en parcourant tous les plateaux de l'intérieur de l'Espagne. Ce sont ces courants atmosphériques venus de l'est qui apportent les lourdes chaleurs de l'été. A Lisbonne, le thermomètre marque exceptionnellement jusqu'à 38 degrés [213]; en 1798, il s'est même élevé à 40 degrés: les observations comparées montrent que si la moyenne de chaleur est plus haute à Rio de Janeiro, c'est à Lisbonne que se fait le plus sentir l'ardeur des jours caniculaires.
Température moyenne de Lisbonne (juillet) 32°,56
» la plus haute 39°
» la plus basse -2°,5
Jours sans nuages 150
La pénétration mutuelle des climats du nord et du sud dans cette zone fortunée donne un double aspect à la végétation. Le dattier commence à se montrer dans les jardins de la basse Estremadure; le palmier chamaerops croît librement sur les plages; l'agavé, dressant son superbe candélabre de fleurs, de même que sur les côtes mexicaines, est assez commun pour avoir donné naissance à une industrie spéciale, celle des dentelles en «fil d'agavé»; les camellias y sont plus beaux que dans toute autre partie de l'Europe; les nopals aux raquettes armées de dards entourent les champs, comme en Sicile et en Algérie. Les arbres fruitiers des pays méditerranéens y mûrissent leurs fruits à la perfection; même les manguiers des Antilles, introduits récemment, ont trouvé dans le Portugal un climat qui leur convient. Les oranges ont mérité d'être appelées en plusieurs langues et même jusqu'en Egypte des portogalli, comme si la Lusitanie était la contrée où les hommes avaient vu pour la première fois la merveilleuse pomme d'or. D'après plusieurs linguistes, le nom que l'on donne aux oranges dans mainte partie de l'Indoustan, chintarah ou chantarah, ne serait qu'une corruption du mot Cintra. A l'époque de leur prépondérance commerciale dans l'Inde, les Portugais avaient si bien célébré la magnificence et la fécondité de leurs jardins royaux, que les habitants de Goa s'en souviennent encore.
De toutes ces villes entourées de quintas et de parcs, Bellem (Bethléem) est la plus rapprochée de Lisbonne; elle n'en est séparée que par un ruisselet auquel un pont mauresque valut le nom d'Alcántara. C'est aussi la plus connue de tous ceux qui arrivent à Lisbonne par mer, car elle est située en avant de la capitale, sur le rivage même du canal de l'estuaire, et l'on aperçoit de loin son admirable tour carrée, de style un peu arabe, si puissante par sa masse, si gracieuse par les sculptures de ses fenêtres et de ses guérites en encorbellement. C'est tout près de cette tour, fondée par le roi Jean, «le Prince Parfait,» que se trouve l'emplacement d'où Vasco de Gama partit pour la mémorable expédition qui donna aux Portugais le chemin des Indes orientales: un magnifique couvent de Hiéronimites bâti par Manoel le «Fortuné», le «seigneur de la conquête, de la navigation et du commerce de l'Ethiopie, de l'Arabie, de la Perse et de l'Inde», rappelle ces temps légendaires de la gloire passée du Portugal. Le couvent a été changé en établissement d'éducation.
Oeiras, au débouché de sa petite rivière descendue des hauteurs de Cintra, garde l'entrée septentrionale de l'estuaire du Tage par son fort de São Julião; plus loin est Carcavellos, aux excellents vins; puis, déjà sur le bord de la grande mer, vient la ville de Cascães, dont le petit port est protégé par une citadelle. Au delà le rivage est désert; seulement de petites tours de garde s'élèvent de distance en distance au bord des plages et des falaises. Par contre, les collines abruptes de Cintra qui se dressent au nord de cette partie du littoral sont une des régions les plus populeuses de la Péninsule, une des celles où le mouvement des voyageurs est le plus actif. En s'élevant de Lisbonne vers les hauteurs de Cintra, soit par la grande route de voitures, soit par le chemin de fer à rail unique construit par l'ingénieur Larmanjat, on voit se succéder à droite et à gauche les châteaux et les villas de Bomfica, le palais royal de Queluz, les maisons de plaisance de Bellas, où sourdent des eaux minérales et la fontaine qui alimente l'aqueduc de Lisbonne. Cintra même est entourée de petites villes d'hôtels et de jardins, San Pedro, Arrabalde, Santa Estephania. Au sud de ces groupes d'habitations s'élève la colline qui porte le château somptueux et original de la Penha, palais fantastique, à la fois indou, persan, italien, gothique, dont les contrastes bizarres sont adoucis par des massifs d'ombrages et des cascades de lianes fleuries. Les nombreux visiteurs de Cintra gravissent aussi l'éminence où se trouvent les débris de l'ancien château des Maures et pénètrent dans les cavernes du «couvent de liége», ainsi nommé des plaques de liége qui garnissaient les murailles pour parer à l'humidité de la pierre. De toutes ces hauteurs la vue est fort belle; elle est tout à fait grandiose du haut des falaises que termine la fameuse «Quenouille» ou Roca, dont les marins ont fait le «Roc de Lisbonne:» c'est le promontoire le plus occidental de tout le continent européen. Les vagues de l'Atlantique viennent se briser sur les blocs épars à sa base et leur masse rompue, changée en écume, s'engouffre en mugissant dans les cavernes du rocher où tourbillonnent les oiseaux de mer. Sur le revers septentrional du promontoire se déroule l'une des plus belles vallées de la Péninsule, celle de Collares, si fameuse par ses jardins et ses bosquets d'orangers: c'est le «San Remo» du Portugal.
La ville de Mafra, située plus au nord, non loin des bains de mer d'Ericeira, sur un plateau stérile et monotone, possède aussi un énorme palais, l'Escorial des rois de la maison de Bragance, transformé actuellement en école militaire. Pour achever cette prodigieuse bâtisse, pleine d'églises, de chapelles, de cellules et d'appartements ecclésiastiques, João V dépensa tout l'argent du Portugal; il y gagna le titre de «roi Très-Fidèle», que lui donna la cour de Rome. Lorsqu'il mourut, il n'y avait pas même dans le trésor de quoi faire dire une messe pour le repos de son âme. Bien plus curieux que l'immense caserne de Mafra, avec son millier d'appartements et ses 5,200 fenêtres, sont les autres édifices de fondation royale qui se trouvent à une centaine de kilomètres plus au nord, à la base occidentale de la serra do Aire, non loin des célèbres thermes de Caldas da Rainha et de la vieille cité mauresque d'Obidos. Le couvent délaissé d'Alcobaça, bâti au milieu du douzième siècle en souvenir de victoires remportées sur les Maures, est un beau monument d'un gothique austère, encore embelli par le charme spécial que les ruines donnent à toute architecture. Batalha, autre couvent qui rappelle la défaite des Castillans dans la plaine d'Aljubarrota, en 1385, est un édifice aux sculptures beaucoup plus riches. Les ornements des portails, du cloître, de la salle du chapitre, de la chapelle dite «imparfaite» parce que le roi Manoel la laissa inachevée, sont tellement ciselés, fouillés, travaillés dans tous les sens, qu'ils semblent figurer des étoffes de guipure. Le goût de toutes ces sculptures est douteux, mais on en admire le merveilleux fini. D'ailleurs on exagère souvent la richesse architecturale du couvent de Batalha: presque tous les voyageurs le décrivent comme bâti en marbre blanc, tandis qu'il est en réalité construit d'une pierre de sable calcaire, absolument semblable à celle qu'emploient tous les habitants du pays pour l'édification de leurs masures.
La ville de Leiria, dans le territoire de laquelle est situé Batalha, est elle-même une ville ancienne et curieuse, occupant un fort beau site au confluent des deux rivières Liz et Lena, à la base d'un coteau que termine un vieux palais mauresque. Ce fut jadis la résidence de Diniz, le «roi Laboureur», celui auquel on doit la plantation du pinhal de Leiria, la plus belle forêt du Portugal. Après une longue décadence, cette partie de la contrée a repris une certaine activité; dans les environs, à Marinha Grande, s'élève une grande verrerie, qui communique par chemin de fer avec le port presque circulaire appelé Concha de Sao Martinho.