COUVENT DES CHEVALIERS DU CHRIST A THOMAR.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. Laurent.
Sur le versant oriental des montagnes qui dominent les plaines de Batalha et d'Alcobaça se trouve Thomar, autre ville jadis fameuse par son couvent; c'est le chef-lieu de ces chevaliers du Christ qui se firent accorder par les rois de Portugal le droit exclusif de la conquête et de l'exploitation des contrées lointaines des Indes et du Nouveau Monde, et qui, après de grandes actions d'éclat, devinrent, par leur âpreté commerciale et leur impitoyable monopole, les principaux auteurs de la décadence de leur patrie. Aujourd'hui Thomar, arrosée par des eaux abondantes qui en font une petite Venise, est une ville de filatures; mais l'activité commerciale s'est portée surtout vers les localités riveraines du Tage, et notamment vers Santarem, qui des pentes de sa montagne, appelée la «Merveille», contemple le cours tortueux du fleuve, ses îles verdoyantes, et les terres bosselées de l'Alemtejo. Actuellement, Santarem et sa voisine, la ville fortifiée d'Abrantes, ont pour principale occupation d'alimenter Lisbonne de légumes et de fruits. Leurs campagnes sont de vraies forêts d'oliviers.
Au sud de l'estuaire du Tage, la faible profondeur des eaux, la nature sablonneuse du sol, les marécages qui bordent les ruisseaux, sont de grands obstacles à l'établissement de villes considérables; ces plages seraient très-probablement désertes, si Lisbonne n'avait besoin de se compléter sur cette rive par des ateliers, des magasins, des chantiers, des embarcadères. Après Almada, la ville de plaisance, qui est déjà sur le goulet de l'estuaire, plusieurs villages, Seixal, Barreiro, Aldea Gallega, Alcochete, sont ainsi devenus des faubourgs grandissants de la capitale, et leur prospérité s'accroît ou diminue avec celle de la grande ville. Par contre, on peut dire que le port de Setúbal, situé plus au sud, à l'issue de l'estuaire du Sado ou Sadão, est ruiné par le trop grand voisinage de Lisbonne. Setúbal a des avantages de premier ordre, comme lieu d'exportation d'une riche vallée; son port est bien abrité par l'abrupt chaînon de montagnes qui se dresse au nord-ouest et la langue de sable recourbée au sud-ouest; une grande baie, ouverte entre les deux caps d'Espichel et de Sines, invite les navires à pénétrer dans la rade; mais Lisbonne est trop rapprochée: le Portugal n'est pas assez riche pour alimenter de son commerce deux cités situées à une faible distance l'une de l'autre. Cezimbra, placée à l'ouest de Setúbal, sur la côte escarpée qui se termine au cap d'Espichel, est également une ville déchue; enfin, la ville de Troja, qui précéda Setúbal comme entrepôt commercial de l'estuaire du Sado, repose maintenant sous les sables de la dune; les fouilles entreprises récemment ont mis à découvert quelques mosaïques romaines, des assises de marbre, et toute une rue tracée peut-être par les Phéniciens. Le botaniste Link, qui vit encore quelques débris de la ville à la fin du siècle précédent, y reconnut des restes de cours, semblables à celles qui se trouvent au milieu de toute maison mauresque.
Quoique bien peu animée en comparaison de sa grande rivale des bords du Tage, Setúbal a pourtant gardé le mouvement d'échanges que lui assurent ses vins muscats, ses oranges délicieuses, et surtout le sel de ses marais, très-renommé dans le Nord de l'Europe; c'est un précieux élément de chargement pour les navires. On dit, et non pas seulement en Portugal, que le sel de Setúbal est le «meilleur du monde» pour la salaison des poissons. Les sauniers de Setúbal, qui pourraient faire plusieurs récoltes par mois, se bornent à en faire deux par année; en outre, ils ont soin de ne jamais vider les eaux-mères qui restent dans les compartiments de leurs marais salants, et de laisser au fond le tapis de conferves qui sépare le sel des autres chlorures, et produit ainsi des cristaux d'une pureté presque chimique. Des tapis de roseaux protègent les camelles contre les intempéries [214].
Production du sel en Portugal (1870)........... 520,000 tonnes.
» dans le district de Setúbal.. 184,000 »
Setúbal et Cezimbra ont aussi dans les mers voisines d'énormes quantités de poissons d'espèces diverses. Les eaux qui baignent le Portugal sont d'une richesse extraordinaire en vie animale, sans doute à cause de la rencontre des courants océaniques apportant chacun leur faune particulière. De toutes ces eaux, les plus riches peut-être sont celles de Setúbal; en comparaison, la Méditerranée et la baie de Gascogne sont presque désertes. Les pêcheurs de Setúbal exploitent ces trésors de la mer avec une singulière intelligence. Bien des siècles avant que les savants eussent imaginé d'explorer le fond des mers pour en étudier les organismes, lorsque la plupart des zoologistes affirmaient même que nulle vie animale ne se hasarde dans les ténébreuses profondeurs de l'Océan, les marins de Setúbal savaient capturer, à 500 et 600 mètres au-dessous de la surface marine, d'énormes requins qui ne vivent point ailleurs: hissés sur le pont de l'embarcation de pêche, ces animaux semblent sur le point de faire explosion, tant ils sont gonflés par l'air intérieur qui fait équilibre à la pression des couches supérieures de l'eau marine. Quant aux espèces communes de la surface, c'est par myriades qu'on les recueille. Les sardines se pêchent en si grande quantité dans les eaux de Cezimbra, que le peuple les utilise, non-seulement pour sa propre nourriture, mais encore pour celle de ses cochons. Aux temps de sa grande prospérité commerciale, le Portugal fournissait de poisson une grande partie de l'Europe; il exerçait même une sorte de monopole pour la vente de la morue; ses marchands allaient en porter jusqu'en Norvége. Vers la fin du quatorzième siècle, la ville de Lisbonne s'était fait concéder par traité l'exploitation de pêche des côtes anglaises. Chose qui paraît étrange aujourd'hui, c'étaient alors les Lusitaniens qui se faisaient les initiateurs industriels des populations de la Grande-Bretagne [215]!