Les collines de Sagres appartiennent, comme celles du Tage, à la formation volcanique; mais elles semblent avoir perdu toute activité. Un seul phénomène géologique de la côte méridionale de l'Algarve pourrait faire supposer qu'un lent travail intérieur se continue sous cette région du Portugal. Une grande partie du rivage de l'Algarve est bordé de flèches sablonneuses qui s'allongent en un deuxième rivage au devant de la côte, de manière à former pour les petites barques une sorte d'allée marine à l'abri des vents du large. Cette levée, bâtie par les vagues en pleine mer, est d'autant plus curieuse qu'elle se développe parallèlement aux rivages d'un territoire montagneux: dans presque toutes les autres parties de la Terre où se reproduit le phénomène des cordons littoraux, c'est au large de plaines qui s'étendent à perte de vue dans l'intérieur de la contrée. On a remarqué, en outre, que la plupart des cordons littoraux bordent des côtes qui subissent un mouvement général de lente dépression: là où les campagnes riveraines s'immergent graduellement, les flots, qui viennent se heurter sans cesse contre le bord, reprennent les débris arénacés et les redressent en longues plages qui marquent souvent le tracé de l'ancienne côte. Les géologues n'ont point encore constaté directement de phénomènes de dépression du sol dans l'Algarve portugais; mais l'existence de flèches côtières est déjà un indice fort remarquable: il donne une grande probabilité à l'opinion de ceux qui considèrent le littoral compris entre le promontoire de Sagres et la bouche du Guadiana, comme situé dans une aire d'affaissement. Les traditions, plus ou moins vagues, qui se rapportent à un effondrement des rivages de Cádiz et à la rupture de l'isthme d'Hercule, devenu le détroit de Gibraltar, sont une confirmation lointaine de cette hypothèse sur les mouvements du sol lusitanien.

Le voyageur qui atteint la cime de l'une des serras qui servent de limite méridionale aux plaines uniformes de l'Alemtejo est frappé du singulier contraste que présentent avec le versant du nord les déclivités de l'Algarve tournées vers le midi. D'un côté, les vastes solitudes, presque le désert; de l'autre, les forêts de châtaigniers, les villages se montrant çà et là sur les terrasses, les villes blanches au bord de la mer; les flottilles de bateaux pêcheurs sur les flots bleus. Au nord s'étend le morne espace jusqu'au vague horizon; au sud, des paysages variés et charmants se succèdent jusqu'à la limite précise tracée par l'écume de la houle. Le contraste n'est pas moins grand dans le genre de vie des habitants des deux provinces. Les gens de l'Alemtejo sont les plus graves des Portugais; ils n'aiment même pas la danse. Très-clair-semés au milieu de leurs landes, les uns s'occupent d'agriculture, les autres sont partiellement nomades à la suite de leurs troupeaux de porcs et de brebis. Les bergers parcourent des bois d'azinheiras dont les glands nourrissent leurs pourceaux, puis traversent le Tage en été pour aller dans les hauts pâturages des montagnes du Beira; à la fin de l'automne, ils reviennent vers le sud et font paître leurs moutons dans les fourrés de cistes qui recouvrent une si grande partie de l'Alemtejo. De leur côté, les gens de l'Algarve, trois fois plus nombreux en proportion de l'étendue de leur territoire, sont obligés d'utiliser plus industrieusement le sol: ils le cultivent en céréales, en vignes, en vergers, en jardins, et quoique la terre leur donne amplement en échange de leur travail, ils demandent à la mer poissonneuse un supplément de nourriture [217]. La faible population relative de l'Alemtejo s'explique en partie par ce fait, que la plupart des guerres ont eu pour théâtre ses vastes plaines doucement ondulées; elle s'explique aussi par le régime de la grande propriété qui prévaut dans cette province: le paysan ne possède point la terre; il la cultive sans amour et les fièvres naissent des terrains où séjourne l'humidité. Du temps de la domination romaine, ces régions étaient fort peuplées, ainsi que le prouve la quantité de pierres à inscriptions que l'on a découvertes éparses sur le sol.

[Note 217: ][ (retour) ]

Superficie. Population en 1871. Popul. kilom.
Alemtejo 24,387 kil. car. 331,500 14
Algarve 4,850 » 188,500 39
__________________ _________ ____
29,237 kil. car. 520,000 18

La différence d'altitude et d'exposition a pour conséquence nécessaire un grand contraste des climats. Sans doute les plaines de l'Alemtejo ont quelque chose d'africain par leur monotonie même et par l'aspect général de leur flore de plantes basses et de broussailles; mais l'Algarve, avec ses forêts d'oliviers, ses groupes de dattiers, ses agavés, ses cactus épineux, ses fourrés de palmiers nains, semble déjà presque tropicale. La température moyenne y est fort élevée; sur le littoral, elle n'est guère inférieure à 20 degrés centigrades. L'abri que la serra de Monchique et les autres montagnes forment contre les vents du nord et du nord-ouest, et, d'autre part, l'obstacle que les levées sableuses du littoral opposent en maints endroits au libre passage des brises marines, contribuent à rendre les ardeurs de l'été plus intenses. Quand souffle le vent d'est ou «vent d'Espagne», la chaleur est très-vive et souvent accompagnée de miasmes qui répandent la fièvre: De Espanha nem bom vento nem bom casamento. «D'Espagne, ni de bon vent ni de bon mariage,» dit le proverbe.

On a longtemps cité Villanova de Portimão, au sud de la serra de Monchique, comme la ville d'Europe dont la température moyenne serait la plus élevée. Depuis il a été constaté que diverses localités d'Espagne peuvent lui disputer cet honneur; mais il n'en reste pas moins vrai que le littoral de l'Algarve appartient, avec la région du bas Guadalquivir et des côtes méditerranéennes de l'Andalousie et de Murcie, à la zone européenne des chaleurs les plus torrides. C'est à bon droit que cette partie de la Lusitanie a reçu des Arabes le même nom que le littoral marocain tourné vers l'Atlantique, et qui, plus tard, devint aussi momentanément la conquête des Portugais: les deux moitiés du vaste hémicycle de côtes étaient pour eux les deux pays de Gharb (Garbe), les deux Algarves ou «régions de l'Occident» situées en dehors de la mer Intérieure. Quoique devenu chrétien, l'Algarve portugais ou d'Aquem-Mar (en Deçà de la Mer) a gardé son vieux nom arabe, de même que dans sa population, restée mahométane jusqu'au milieu du treizième siècle, persistent toujours, en dépit de la langue, les éléments berbers et sémitiques.

Dans le haut Alemtejo, si faiblement peuplé, les villes sont peu nombreuses et sans grande importance: elles ne seraient que de gros villages sans le voisinage de l'Espagne et le commerce de transit dont elles sont les intermédiaires. Crato est de nos jours la station principale sur le chemin de fer qui rejoint le Tage et le Guadiana, de même que sa voisine Portalegre était le grand relais sur la route de terre. Plus au sud, Elvas, où l'on voit un bel aqueduc mauresque à quatre rangs d'arcades, est bâtie en amphithéâtre sur les pentes de sa montagne au milieu de vergers dont on vante les prunes, et couronnée de citadelles, qui passaient au siècle dernier pour un chef-d'oeuvre d'architecture militaire; elles font face à la ville espagnole de Badajoz, ainsi qu'à la place forte d'Olivença, que les traités de Vienne attribuaient formellement au Portugal, mais que l'Espagne n'a jamais voulu rendre. Sur une des montagnes de la serra de Ossa s'élève Estremoz, célèbre dans tout le Portugal par ses búcaros, jarres de terre élégamment modelées et répandant une douce odeur. Montemor, aux vieilles ruines, commande, du haut d'un sommet, l'immense étendue des landes et des bois monotones. Evora, au centre de la province, domine aussi de vastes plaines du haut de sa colline; située jadis sur la grande voie romaine que reliait le bassin du Guadiana à l'estuaire de Lisbonne, Ebura ou Ebora Cerealis était une ville populeuse; au moyen âge, elle devint la deuxième résidence des rois et un lieu de réunion des Cortes: il ne reste de sa grandeur passée qu'un bel aqueduc romain restauré, les fragments d'un temple de Diane à colonnes corinthiennes et d'anciens débris féodaux.

Beja, l'antique Pax Julia ou Colonia Pacensis, n'est guère non plus qu'une ruine du passé, tandis que dans la péninsule formée par le Guadiana et le Chanza, un hameau, naguère inconnu, São Domingos, devient une ville active et commerçante. Les gisements de pyrites de cuivre et d'autres métaux qui se trouvent en abondance dans les montagnes environnantes, prolongement occidental de celles de Rio-Tinto et de Tharsis, sont exploités avec une grande intelligence par des industriels anglais, et, depuis 1859, fournissent annuellement à l'industrie plus de 100,000 tonnes de minerai: elles pourraient en livrer le double; mais leur importance provient surtout du soufre qu'elles contiennent et qui sert à la fabrication de l'acide sulfurique. Les mines de São Domingos, avec leur matériel de magasins, d'usines, de chemins de fer, sont considérées comme pouvant servir de modèle à tous les travaux du même genre. Ce sont elles qui ont rendu son mouvement au bas Guadiana, gardé à son entrée par Castro Marim, l'ancienne place d'armes où se préparaient les expéditions contre les Maures, et Villa Real de Santo Antonio, naguère simple bourgade de pêcheurs. Chaque année, six cents navires viennent franchir la barre pour prendre à Villa Real leurs chargements de minerai. Le village de Pomarão, où vient aboutir la voie ferrée de São Domingos, au confluent du Guadiana et du Chanza, est aussi devenu un vaste entrepôt et un port d'embarquement très-actif.

L'ancienne capitale de l'Algarve européen, du temps des Maures, était la ville de Silves, de nos jours fort déchue et située dans l'intérieur des terres, loin de tout commerce. Faro, la capitale actuelle, a du moins l'avantage d'être bâtie au bord de la mer et de posséder un port bien abrité, mais sans profondeur, d'où les petits navires de cabotage exportent les fruits de toute espèce, et les thons, les sardines, les huîtres, qui font la richesse du pays. Tavira, également défendue des vagues et des vents de la haute mer par un cordon littoral, a les mêmes facilités de commerce et les mêmes denrées d'échange que la capitale: c'est la plus jolie ville de l'Algarve. Loulé, située dans une charmante vallée de l'intérieur, est aussi une cité gracieuse, et lorsque les valétudinaires qui se rendent maintenant à Nice, à Cannes, en Algérie, à Madère, auront appris le chemin de l'Algarve, nul doute que Loulé, Lagos et d'autres localités voisines ne soient considérées comme des «villes d'hiver», propices au rétablissement de la santé. Déjà les thermes ou Caldas de Monchique sont réputés au loin, non seulement par l'efficacité de leurs eaux, mais par la douceur du climat et la beauté des paysages. C'est de là, dit-on, que viennent les meilleures oranges du Portugal [218].