Lenoir, dans sa controverse philosophique avec Bonhomet, aventure une idée qui nous ouvre l’arrière-fond de l’ironie habituelle à Villiers :

Pourriez-vous me dire si l’être extérieur, apparent, que vous offrez, qui se manifeste à nos sens, est réellement celui que vous savez être en vous ?[63]

[63] Tribulat Bonhomet, p. 197.

L’ironie, d’un coup d’ongle, déchire le masque et la grimace des apparences, met à nu la vérité des âmes.

Seulement, l’écrivain dont l’esprit ne cesse pas d’ironiser restera-t-il naturel ? Toute ironie présente une sorte de miroir déformant. La simple réalité se prend au sérieux ; l’ironie la disloque ou la recompose afin de briser son illusion. Voilà pourquoi l’ironie de Villiers contribue à l’artificiel de son œuvre.

La conception comme l’expression laisse discerner ce manque fréquent de naturel. Mais, lorsqu’on parle d’artifice littéraire, une incertitude a besoin d’être élucidée : quel mur, quelle zone franche sépare du naturel l’artificiel ? L’art n’est jamais qu’une transposition idéale où les aspects innombrables du monde sont stylisés dans des formes. Le génie des couleurs fut et reste, en son principe, quelque chose de spontané ; et, cependant, si loin que nous allions vers les origines de leur art, chez les fabulistes de l’Inde, les aèdes de l’Hellade homérique, ses formes primitives, une fois établies, se révèlent continuées selon des règles acquises pour longtemps. Les mêmes légendes, les mêmes procédés narratifs, les mêmes comparaisons, les mêmes épithètes suffirent à des générations de poètes. Par quoi sommes-nous induits à juger qu’un récit d’Homère, l’histoire, entre autres, de Nausicaa, possède cette beauté, pour nous si précieuse : le naturel ? C’est que les images de la vie s’y réfléchissent avec leur ordre simple et normal, comme si elles ne pouvaient être autrement ; et les personnages profèrent sans recherche les paroles qu’exigent des sentiments et des situations plausibles.

Au rebours, un artiste moderne — dans l’espèce, Villiers de l’Isle-Adam — fait siennes des façons de narrer qu’il renouvelle, étoffe, assouplit par inspiration et par volonté. Il est né original, mais s’évertue à l’être davantage. Il entrenoue dans ses contes des incidents inattendus, conduit, pour aboutir au dénouement, des sapes sinueuses, et finit sur quelque mot prodigieux ou sur un fait qui déconcerte[64]. Un de ses contes les plus poignants, la torture par l’espérance[65], nous entraîne à la suite du vieux rabbin Aser Abarbanel, depuis un an tourmenté au fond d’une geôle de l’Inquisition, et cherchant à s’évader. Les inquisiteurs l’ont prévenu, le soir, qu’il ferait partie, le lendemain, d’un autodafé ; après leur départ il s’aperçoit que la porte de son cachot est mal verrouillée, il la pousse, il se glisse en rampant contre la paroi d’un corridor infini. Des inquisiteurs le rencontrent et n’ont pas l’air de le voir. Il arrive, après d’épouvantables angoisses, au seuil de jardins merveilleux ; il se croit sauvé

et, pour bénir encore le Dieu qui lui accordait cette miséricorde, il étendit les bras devant lui, en levant les yeux au firmament. Ce fut une extase.

[64] Baudelaire, dont il est proche, soutenait, avec Edgar Poë, dans ses Curiosités esthétiques, ce paradoxe que le beau est toujours bizarre.

[65] Voir les Nouveaux contes cruels.