Mais pourquoi Jules, en des termes si impérieux, exigeait-il — sa visite n’avait pas eu d’autre objet, — que Bernard tînt tête aux propositions de Sarug ? Voulait-il, en sauvant les capitaux de son beau-frère, réparer les préjudices et restituer la fortune engloutie ? Bernard savait trop bien qu’un repentir de cette sorte eût semblé à Jules Restout la plus méprisable des faiblesses. Non, Jules considérait qu’aux yeux de Sarug, il endosserait une partie de l’énorme sottise, si Bernard acceptait ; il n’admettait pas qu’un malin compère le spoliât dans la personne du mari de sa sœur ; son intérêt, au surplus, lui faisait désirer que Bernard se relevât de ses ruines ; autrement, il s’exposait, une fois riche, à se voir tapé par Hélène qui, certes, n’imiterait pas l’abnégation de son époux, et secouerait son frère avec de furieuses insistances.

C’est ainsi que Bernard interpréta la diplomatie financière de Jules. Il n’en pouvait, honnête comme il était, atteindre les visées secrètes : Jules se proposait de racheter lui-même à Bernard, avantageusement, sa part d’associé. Il s’établirait ainsi, dans l’entreprise, sur le même pied que Fergus Fergusson et Dervart ; et les Dieuzède, après avoir failli tout perdre, exulteraient de retrouver une honorable aisance.

Quelques jours plus tard, Sarug qu’il revit et pressa fit parvenir à Bernard les projets de contrat ou plutôt les amorces annoncées. Des ouvertures vagues, prudentes, qui représentaient la hausse du caoutchouc comme lointaine et problématique. De longtemps, sinon jamais, les anciens associés ne pouvaient songer à récupérer la valeur des capitaux primitifs. Mais, dans l’hypothèse où se constituerait une société d’actionnaires, M. Dieuzède serait-il disposé à céder les actions d’apport auxquelles il avait droit contre le versement d’une somme déterminée selon le prix actuel de la matière première et le cours des changes ?

Au dire de Jules, la somme qu’offrirait Sarug ne dépasserait point cinquante mille francs. Pour un miséreux qui allait vendre ses derniers meubles, c’était quand même une tentation opprimante.

— O paradoxe ! débattait Bernard. Moi qui voudrais aimer la pauvreté comme elle m’aime, je vais refuser cinquante mille francs avec l’espoir indistinct d’en retrouver un jour trois ou quatre cent mille ! Je suis pareil aux autres : des simulacres, des ombres, du néant, voilà ce qui asservit mes actes. Mais ce n’est point pour moi. Aurais-je le droit de faire plus pauvres mes enfants et Hélène ?…

Repousser les suggestions de Sarug, une sagesse grossière le lui dictait : puisque cet aigrefin offrait de valeurs non encore lancées un rachat positif, si dérisoire fût-il, c’est que l’affaire lui paraissait pleine d’avenir. Seulement, sur l’époque où elle deviendrait bonne, lui et Jules pouvaient se tromper. S’il fallait attendre un an ou plus, par quel prodige Bernard durerait-il jusque-là ?

N’importe ! La vente du canapé et du lit, celle de quelques chaises anciennes et de guéridons lui assureraient trois ou quatre mois de subsistance. Il n’avait pas encore réclamé d’argent ni emprunté à personne. Il sonderait son fermier Bellec. Il escomptait aussi que Fergus Fergusson lui envoyait un secours. Bref, il rendit à Sarug une réponse négative et s’en remit pour l’inconnu des temps, à l’invisible Main qui le conduisait.

Mais une commotion dernière allait lui faire connaître jusqu’où sa patience devait égaler ses épreuves.

Le 5 février, Charles souffrant d’un rhume, et Adèle d’une migraine, — la crise de l’adolescence, chez elle, était proche, — Paulette s’en fut seule du côté de l’école. Après la classe, à quatre heures, elle ne rentra point. Bernard supposa qu’on la gardait, comme d’autres fois, à cause d’une leçon mal sue ou d’un méfait quelconque.

Il conversait, en ce moment, avec un visiteur dont la physionomie absorbait son attention. Le Père Lecoq, missionnaire du Congo belge, était venu se remettre, en France, des fièvres et de la dysenterie qui avaient failli l’emporter. Un ouvrage sur l’Afrique, dans la vitrine du libraire, avait saisi ses yeux, et il entrait pour le prendre ; l’Afrique était sa nostalgie, son domaine d’apôtre et d’explorateur, un champ de bataille et de souffrance où il brûlait de retourner au plus tôt. Il avait une figure longue et fruste, même abrupte, avec des saillies puissantes, mais un regard doux et bleu, des joues creuses que prolongeait une barbe divisée en deux mèches soyeuses. Son parler un peu lourd s’appuyait de « voyez-vous ! » énergiques. Sa flamme de foi rude et comme neuve, son impatience de conquête rendaient ce prêtre très différent des paisibles chanoines que Bernard connaissait. Il le fit asseoir, et, assis lui-même à son bureau, il l’écoutait deviser des nègres qu’il dirigeait parfois à coups de poing dans la voie du salut, de la forêt où il partait à l’aventure, du marais où il marchait en pleine eau, des heures, sous un soleil écrasant.