Bernard fit un effort anxieux pour se tourner vers la clarté. Après une pause, il répéta, plus pressant :
— Allume donc. Je n’y vois rien.
— Tu ne vois rien ? Mais la lampe est en face de toi.
— Non, je n’y vois plus rien. Alors, gémit-il, est-ce que je suis aveugle ? C’est horrible ! Comment cela ?
Il se tut encore ; Adèle n’osait pas lui rappeler la cause de l’attaque. La mémoire du malheureux s’évertuait, avec des intervalles de stupeur, à renouer au présent la minute où il s’était abîmé dans un trou sombre. Tout d’un coup, sa conscience se dégagea du demi-sommeil qui la suffoquait :
— Paulette ! Paulette partie !… Elle est perdue ! Oh !…
Puis, il retomba dans une prostration où la souffrance glissait au bord de son être, impuissante à le dévaster davantage.
Le pharmacien et les deux passants étaient partis. Adèle, restée toute seule à son chevet, l’écoutait respirer lourdement, et ses plaintes effrayantes se prolongeaient en elle. Pour quel motif s’était-il écrié : Paulette est perdue ? Paulette allait rejoindre sa mère ; elle désobéissait ; Adèle ne pouvait comprendre en quoi le malheur de Paulette était si grand. Mais que son père devînt aveugle, était-ce possible ? Qu’avait-il fait pour mériter une telle affliction ? S’il demeurait infirme, avec elle trop jeune pour gagner leur vie à tous trois, ils n’auraient plus qu’à tendre la main sur l’escalier de la cathédrale, comme cette vieille, la mère Petitpain, qu’elle fêtait d’un bonjour et d’une menue aumône, chaque fois qu’elle montait à l’église.
Charles, assis sur sa couchette, demanda tout bas :
— Il dort ? Quand va-t-il se réveiller ?